MULTINATIONALES DE MERCENAIRES
 
 

" Il [le Roi d’Angleterre] a déplacé de vastes armées de mercenaires
pour finir son laborieux travail de mort, de désolation et de tyrannie,
déjà entamé dans des circonstances perfides et cruelles
qui n’ont rien à envier aux âges les plus barbares et
qui ne sont pas digne d’une haute civilisation. "

Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis,
adopté par le Congrès le 4 juillet 1776
 
 
 
 

" Pourquoi ne pas envisager de créer des forces de mercenaires volontaires
organisées par des entreprises privées pour mener des guerres
sur une base contractuelle pour le compte des Nations unies ?
On pourrait envisager la création (…) de ‘sociétés de paix’ à charte internationale,
chacune étant assignée à quelque région du globe.
Au lieu d’être payée pour faire la guerre,
leur unique source de profit viendrait
de leur capacité de limiter la guerre dans leur région (…).
On pourrait même trouver des investisseurs privés
pour capitaliser ce genre d’entreprises si,
mettons la Communauté internationale ou des groupes régionaux
consentaient à les dédommager de leurs services ou
à leur verser des primes exceptionnelles les années où le nombre de leurs victimes décline. "

Alvin et Heidi Toffler,
Guerre et contre-guerre, survivre à l’aube du XXIème siècle.
 

Guardian@isuisse.com


 



PLAN

Introduction

I. Les causes et les conditions générales d’émergence du marché de la sécurité de l’assistance militaire

A Le modèle libéral appliqué au déterminant militaire de la puissance internationale après la guerre froide

1. La baisse des budgets de défense et la privatisation des appareils de défense et de sécurité dans les pays développés

 
(1) La sous-traitance économique de soutien : " Mercenary logistics "

(2) La sécurité des installations publiques

(3) Du maintien de l’ordre à l’action antisyndicale


2. La démobilisation mondiale des effectifs et ses conséquences

 
a) Un phénomène général mais différencié selon les pays

b) Les ambiguïtés de l’armée de métier

c) Une main d’œuvre qualifiée au chômage technique

(1) Les militaires d’élite face à l’inaction et à l’appât du gain

(2) Les hommes de renseignement passent au privé

(3) Les hauts responsables de la défense se reconvertissent

(4) Un vivier pour les sociétés de mercenaires


B. Le désengagement des Etats face au maintien de la paix traditionnel et l’explosion de la demande

1. La démission des Etats

 
a) Les risques politiques

b) Les échecs internationaux et les limites de l’ONU

c) La facture du maintien de la paix


2. L’explosion de la demande et la légitimité de l’offre

 
a) Les besoins militaires des pays instables après la guerre froide : des " think tanks " aux " do tanks "

(1) La privatisation de fait de l’assistance militaire après la fin de la guerre froide

(2) Les contrats de MPRI en Yougoslavie

(3) Executive Outcomes et la " guerre clés en main "

b) Les organisations internationales

(1) La position ambiguë de l’OTAN et de l’ONU

(2) Les ONG entre " condamnation publique et accommodation privée "

c) Les acteurs privés

(1) La " militarisation " du secteur des hydrocarbures et des minerais stratégiques : vers un contrôle décentralisé des ressources ?

(2) La sécurité et la conquête des marchés émergents

II. Les relations entre les Etats et les firmes A. Les firmes de mercenaires : outils de politique extérieure pour les Etats hôtes

1. Deux exemples de cas limites : la France et Israël

 
a) La France et le groupe Défense Conseil International

b) Israël
 

2. La Grande-Bretagne  
a) La tradition anglaise du mercenariat

b) Des compagnies anglaises sous influence

(1) Les Gurkhas Security Guards Limited (GSG)

(2) Defense Systems Limited (DSL)

(3) Sandline International


3. Les Etats-Unis

 
a) Les contractuels américains

(1) Les firmes américaines de sécurité et d’assistance militaire sous licence

(2) " la continuation de la politique par d’autres moyens… "

 
(a) MPRI

(b) BDM-Vinnel Corporation en Arabie Saoudite


B. La multinationale de mercenaires affranchie et autonome : Executive Outcome

1. Les origines de la firme

 
(1) Le contexte de la République Sud-Africaine après l’apartheid  
(a) La démobilisation de l’appareil sécuritaire après la fin de la " stratégie totale "

(i) Le 32ème bataillon sud-africain et le CCB

(ii) La constitution d’un Etat garnison et le boom des sociétés de sécurité


b) Les dirigeants et la naissance d’Executive Outcomes


2. Executive Outcomes

 
(1) La puissance d’EO et ses avantages  
(a) La capacité d’action géographique et matérielle

(b) Le poids du réseau financier

(i) Executive Outcomes et ses filiales en Afrique

(ii) La connexion britannique et canadienne

(c) Le lien avec Sandline International

III. Les limites du nouveau mercenariat A. Vers un néocolonialisme : le poids des firmes au sein des Etats contractants

1. Le risque politique pour les Etats

 
a) L’influence politique :

(1) La tentation de l’Etat mercenaire et la révolte des Etats

 
(a) Le contrat de Sandline en Papouasie Nouvelle-Guinée

(b) La commission d’enquête sur l’engagement de Sandline International


b) La tendance à faire durer les contrats


2. La logique commerciale et le lien avec les activités minières

 
a) La concurrence et la coopération entre les firmes

b) Le pillage des ressources naturelles et les réseaux miniers financiers


B. Légiférer contre les mercenaires

1. Les tentatives d’interdiction

 
a) Les conventions anti-mercenaires de l’O.U.A.

b) La convention des Nations unies contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction des mercenaires

c) La tentative sud-africaine

d) Les législations des pays exportateurs


2. Les problèmes posés par les législations et leur application

 
a) Volontaire ou mercenaire

b) La notion juridique de mercenaire

c) L’application par les Etats et l’impunité des firmes face aux violations des droits de l’homme
 

La fin de l’ostracisme

Bibliographie

sommaire

INTRODUCTION
Le Péruvien Enrique Bernales Ballesteros, rapporteur spécial des Nations Unies sur la question des mercenaires, ainsi que plusieurs Organisations Non Gouvernementales (Human Rights Watch, Amnesty International et de nombreuses organisations de soutien médical et humanitaire notamment) dénoncent unanimement la recrudescence et la prolifération du mercenariat partout dans le monde. S’il est clair que la présence de mercenaires dans les conflits armés ne date pas de la fin de la guerre froide et que ce phénomène remonte à l’Antiquité, il n’en reste pas moins que " l’autre plus vieux métier du monde " connaît en effet actuellement une prospérité nouvelle sans précédent à l’époque moderne.

L’histoire des mercenaires se confond avec celle des guerres. Une analyse du mercenariat " moderne ", que l’on peut faire débuter à partir de l’apparition des armées nationales (XVIIIème et XIXème siècles), permet de définir trois grandes familles de mercenaires, regroupés en idéaux-types :

  1. Les mercenaires traditionnels, dont les motivations principales sont le profit ou l’aventure. Ils sont la forme historique du mercenariat et peuvent intervenir pour un gouvernement, un homme, une faction ou des groupes illégaux (trafiquants, terroristes, etc.) sous la forme d’individualités ou de petits groupes de soldats.
  2. Le second type peut être identifié comme celui qui regroupe des militaires travaillant pour des gouvernements hôtes et qui permettent la défense d’une région spécifique et circonscrite. Ils sont attachés à une autorité précise dans un contexte particulier relevant d’accords juridiques spéciaux. C’est le cas des légionnaires français, du Tercio espagnol et du 32ème bataillon sud-africain.
  3. Enfin, les mercenaires peuvent aussi être motivés par des raisons transnationales idéologiques, politiques ou religieuses. Les combattants des brigades internationales en Espagne ou les combattants islamiques d’Afghanistan sont révélateurs de cet esprit de croisé qui ne connaît pas les frontières administratives.
Ces trois types de mercenariat possèdent certaines caractéristiques communes. En premier lieu, ils louent leur savoir-faire moyennant finance d’où le nom " mercenaire ", qui provient du latin mercis : la marchandise. Ensuite, ces hommes ne peuvent avoir qu’un rôle d’appoint et une efficacité réduite, dès lors que nous parlons de l’époque contemporaine. Les conflits modernes font que l’utilisation de soldats de fortune ne peut suffire à entraîner un renversement de situation durable. Même si certains coups de force restent dans les annales, l’histoire du mercenariat est surtout faite d’échecs cuisants et de déroutes. Qu’ils soient autonomes, manipulés ou soutenus par leur patrie d’origine, les mercenaires sont des marginaux dont les moyens d’action (en personnel et en matériel) sont relativement limités. Le fiasco de la dernière intervention de Bob Denard aux Comores en 1995 faisait écho à celui du Biafra et du Bénin qui ont amené la Communauté Internationale à couvrir de honte, durant les années 1960 et 1970, les activités de ces " chiens de guerre ". Enfin, la dernière caractéristique commune est que ces hommes tombent sous le coup de la loi, dans l’ordre interne du pays dans lequel ils opèrent ou bien au regard du droit international, et peuvent ainsi être condamnés pour leurs activités.

Bien entendu, les mercenaires appartenant aux types traditionnels restent actifs dans la plupart des conflits contemporains. Enrique Bernales Ballesteros alarme à cet égard la Communauté Internationale sur leur présence au Zaïre rebaptisé République Démocratique du Congo, en Angola, au Rwanda, au Tadjikistan, en Arménie, en Azerbaïdjan, en Afghanistan, en ex-Yougoslavie et à la frontière entre l’Inde et le Pakistan. Cependant, le rapporteur spécial de l’ONU sur la question des mercenaires s’inquiète surtout de la " mutation stratégique " inédite que connaissent actuellement les " chiens de guerre ". En effet, " c’est bien moins le mercenariat comme tel qui fut mis en échec qu’une certaine manière de l’exercer " qui s’est considérablement marginalisée. La fin de la guerre froide voit se développer à nouveau le mercenariat mais sous une forme qui n’a connu son équivalent qu’aux temps des condottiere italiens qui n’en représentaient à l’époque qu’une manifestation encore très embryonnaire.

Tentative de définition des caractères communs du nouveau mercenariat

Ces " chiens de guerre " du quatrième type sont diamétralement opposés aux trois premières versions historiques qui continuent leurs activités encore aujourd’hui. Ce nouveau modèle est défini par le rapporteur spécial des Nations unies dans un rapport de février 1997 :

" Les activités des mercenaires ne font pas seulement que continuer à exister, elles changent de nature. L’établissement de compagnies qui vendent du conseil militaire, de l’entraînement et des services de sécurité à des pays clients en échange d’argent ou de concessions minières et énergétiques (…) devient très répandu. (…) Selon ce nouveau concept, il apparaît que tout Etat possède la liberté d’acheter des services de sécurité sur le marché international auprès d’organisations composées de personnes de nationalités différentes, unies par leurs fonctions et leurs capacités à contrôler, punir et imposer un ordre voulu par le gouvernement qui les loue, sans considérer les coûts en vies humaines, en échange d’argent et d’une portion de ses ressources naturelles. "

Le mot mercenaire ne définit pas de façon suffisamment exhaustive et précise ce nouveau phénomène. La Defense Intelligence Agency et certains analystes américains parlent de transnational security corporations, mais le concept de sécurité, nous le verrons, ne permet pas d’appréhender toute l’étendue des activités couvertes : assistance militaire, formation, etc. Le plus souvent, les commentaires sur le sujet traitent des mercenaires avec le vocabulaire mythologique traditionnel : Dogs of War, Soldiers of Fortune, etc.

Le peu de littérature qui existe en langue française est aussi pauvre en définitions conceptuelles. Les journalistes Misser et Chapleau ont choisi dans l’index de leur ouvrage la périphrase suivante pour désigner les mercenaires du quatrième type : " Les sociétés privées exportatrices de services sécuritaires et/ou d’expertise militaire. "

Les firmes privées d’assistance militaire et de sécurité sont composées d’anciens militaires et d’hommes de renseignement regroupés au sein de firmes dotées de structures similaires à celles des sociétés commerciales de droit privé. Opérant à partir d’une nation hôte compréhensive, ou d’un paradis fiscal, elles peuvent comporter des filiales disséminées sur l’ensemble du globe, comme n’importe quelle multinationale de type capitaliste.

Elles sont engagées par des gouvernements, des organisations non gouvernementales, des organisations internationales ou des compagnies privées par le biais de contrats en bonne et due forme de manière parfaitement légale. Ces compagnies affirment généralement travailler uniquement au profit de gouvernements légaux mais certaines consultations ayant échoué, du fait des firmes, à cause de la trop grande instabilité de certains régimes montrent que ce n’est pas un principe intangible. Le montant des honoraires est souvent très élevé mais il s’agit d’Etats souverains ou d’organisations légales dépensant leurs propres deniers, ce qui interdit toute critique de fond.

Comme toute autre entreprise, ces firmes disposent de sites Internet, de services de communication et de documentations à destination de la presse et des clients potentiels. Ce la constitue une rupture en comparaison de la confidentialité et de la discrétion qui prévalait par le passé chez les mercenaires traditionnels.

Leurs domaines d’activités et des services contractuels sont très diversifiés : soutien logistique, maintien de l’ordre, expertise et conseil militaire, formation militaire des personnels (Terre, Air, Mer quel que soit l’arme et la spécialité), renseignement, opérations spéciales et sécurité des personnes et des biens.

Pour se faire, elles disposent de réserves d’hommes plus ou moins importantes (jusqu’à 5000 hommes), de matériels performants et de cadres expérimentés provenant des unités d’élite et des institutions militaires les plus prestigieuses au monde.

Les dirigeants de ces firmes se targuent de pouvoir effectuer des opérations de maintien ou de rétablissement de la paix plus efficaces et moins coûteuses que celles des Nations unies. Ils refusent d’être comparés à des mercenaires et préfèrent le qualificatif de " conseillers militaires " en arguant du fait qu’ils ne participent pas directement aux combats et qu’ils n’agissent que dans un cadre légal au profit de gouvernements, d’organisations publiques ou privées parfaitement honnêtes.

On dénombre plus de 300 000 entreprises de sécurité et d’assistance militaire dans le monde, mais seules quelques-unes possèdent un niveau d’activité d’envergure mondiale. En France, le marché de la sécurité était récemment estimé par Paul Barril à " 10 milliards de francs de chiffre d’affaires et 90 000 emplois : autant que la Gendarmerie ! ". Le syndicat national des entreprises de sécurité dénombrait quand à lui 500 sociétés en 1984 et 1100 en 1994 ce qui représentait alors 66 200 personnes. Les chiffres d’affaires, s’ils représentent le poids financier total des firmes et non pas la part des activités " mercenaires ", sont pourtant de bons indicateurs de la santé du secteur.

En majorité d’origine sud-africaine, américaine ou anglaise mais aussi françaises, israéliennes, ces firmes agissent sur l’ensemble de la planète au gré des conflits et des besoins, pour leur propre profit ou pour celui d’un pays. Le plus souvent dans des pays en développement à instabilité chronique, elles travaillent aussi pour les pays développés où elles y sont utilisées comme des sous-traitants.

La plupart des contrats remplis par ces firmes ont donné lieu à des réactions contradictoires de la part des contractants comme des observateurs. Des interrogations sur la légitimité, l’impartialité et l’action proprement dite de ces acteurs sur le terrain se sont faites jour. Accusées d’être la forme la plus achevée et la plus perverse du mercenariat version " profitkillers ", de se payer sur la dette ou sur les ressources naturelles de pays déjà en grande détresse financière, de violer les droits humains ou bien encore de servir les intérêts de compagnies ou de gouvernements sans scrupules au détriment du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, elles ont fait l’objet de critiques et de scandales peu relayés par les médias. Parallèlement, et souvent pour un même contrat, ces sociétés transnationales de sécurité ont été félicitées publiquement pour avoir mis fin à des guerres civiles qui duraient depuis des décennies, pour avoir sauvé des enfants, des observateurs internationaux ou des responsables d’ONG d’une mort certaine. De même, leur action a été reconnue en faveur des réfugiés, du déminage et de l’assistance civile aux populations.

Une large réflexion sur la généralisation de leur emploi en Afrique a été entamée par le Pentagone relayant en cela les hésitations des Nations unies et des ONG.

Le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats interdit de juger du bien fondé des moyens employés par les gouvernements pour régler leurs problèmes intérieurs d’où une question cruciale face au développement du mercenariat moderne : ces acteurs d’un genre nouveau sont-ils le spectre du retour à un " néocolonialisme " capitaliste ou une solution d’avenir pour le maintien de la paix ? La réponse n’est pas évidente pour plusieurs raisons.

La première tient à la Communauté Internationale et aux Etats. Les critiques de certains détracteurs occultent la responsabilité des Etats dans le développement de ce mercenariat " nouvelle génération. " Les conséquences militaires de la fin de la guerre froide – baisse des budgets de défense, démobilisation des effectifs, désengagement des principales puissances des opérations de maintien ou de rétablissement de la paix, privatisation de fait des politiques étrangères et de sécurité – ont crée un environnement favorable pour ce nouveau type de mercenariat. Une même hypocrisie existe chez les Nations unies et les ONG qui s’érigent en défenseurs du droit international mais dont certaines ont parfois recours aux services de ces sociétés pour soutenir leurs actions sur le terrain.

La résurgence du mercenariat est en fait bel et bien le résultat de l’apparition d’un nouveau marché, issu de conditions générales d’émergence complexes et multiples, et de la rencontre d’une demande avec une offre : ce schéma suit en cela les phénomènes mondiaux de libéralisation et d’internationalisation croissantes.

De plus, le " pilotage " de ces firmes pour des objectifs nationaux de politique étrangère et l’hypocrisie consistant à dénoncer les activités des compagnies de sécurité et à faire appel à elles ou à laisser des entreprises nationales à l’étranger recourir à leurs services doivent être levés. L’absence d’unité dans les activités et le manque de transparence de ces firmes du point de vue financier est un obstacle à toute légitimation ou condamnation globale d’emblée. Chaque firme est différente et seule une étude détaillée de son origine, de ses salariés (dirigeants et personnels " d’active "), de ses réseaux de soutien et d’action et enfin des contrats qu’elle a pu mener permet d’apprécier des profils particuliers et les comportements qui lui sont afférents. Une typologie précise de ces firmes fera l’objet de la deuxième partie.

Enfin face aux poids des firmes dans les pays contractants et aux suspicions qui planent sur leurs activités, il faut s’interroger sur les limites politiques et économiques de l’action des firmes multinationales de sécurité et d’assistance militaire ainsi que sur les possibilités et la volonté des Etats de légiférer à leur propos.

sommaire


LES CAUSES ET LES CONDITIONS GENERALES

DE L'EMERGNCE DU MARCHE DE LA SECURITE

ET DE L'ASSISTANCE MILITAIRE

Ces firmes exportatrices de main d’œuvre militaire et d’expertise sécuritaire se positionnent sur un marché précis, une " niche " inoccupée, qui résulte de la rencontre d’une demande en constante augmentation et d’une offre diversifiée.

En privilégiant le facteur économique au détriment du déterminant militaire de la puissance nationale dans la défense des intérêts nationaux, les Etats ont déclenché des mutations importantes au sein de leurs appareils de défense et dont les conséquences quant à l’émergence des firmes multinationales de sécurité sont évidentes.
 

A. Le modèle libéral appliqué au déterminant militaire de la puissance internationale après la guerre froide:
 

La fin de la guerre froide a vu le triomphe de l’économie dans les relations internationales. Les appareils de renseignement se sont transformés en soutien des entreprises par le biais du concept d’intelligence économique et l’Etat s’y implique à son tour en transformant la politique étrangère en " diplomatie économique ". Les armées aussi sont mises à contribution dans la gestion des sorties de crise avec le développement des " affaires civilo-militaires ", sensées permettre la conquête des marchés de reconstruction après une intervention militaire. Les relations internationales se retrouvent entre guerre et diplomatie économiques, dans le cadre de la libéralisation mondiale et de chaque intérêt économique national.

Les Etats-Unis sont bien sûr les pionniers de cette vision économique des relations internationales, mais cette tendance gagne peu à peu tous les Etats forcés d’agir dans le cadre des règles imposées par les marchés internationaux mondialisés. Le président Chirac a ainsi prononcé aux ambassadeurs français un discours équivalent sur le fonds à celui de Bill Clinton, les enjoignant d’être les représentants de commerce de la Maison France.

La politique étrangère des Etats est conditionnée par ses impératifs, de telle sorte que la République Populaire de Chine, par exemple, se voit flattée et ménagée par la Communauté Internationale malgré son manque flagrant de libéralisme politique. L’ensemble des pays du monde sont analysés en fonction de leurs potentialités économiques au détriment de leur comportement politique alors que les pays " émergents " sont la cible privilégiée des chancelleries du fait des opportunités commerciales qu’ils représentent. Les gouvernements reconvertissent leurs services de renseignement au profit de l’intelligence économique et l’administration est sommée de fournir un appui tactique aux entreprises à l’étranger.

La mondialisation induit des comportements étatiques réorientés dans le sens de la guerre économique que se livrent actuellement les nations développées pour conserver la croissance de leurs économies touchées par le chômage et les inégalités sociales d’une part et les pays à marché intérieur prometteur ou disposant de ressources naturelles stratégiques d’autre part.
 

1. La baisse des budgets de défense et la privatisation des appareils de défense et de sécurité dans les pays développés

La chute des dépenses militaires dans les pays impliqués dans la défense des blocs de la guerre froide – les pays de l’OTAN et du Pacte de Varsovie – a été spectaculaire.

Le graphique (Source : Military Balance, édition 1998) permet d’apprécier l’ampleur considérable de cette baisse générale : environ 30% en 10 ans. Il fait aussi figurer les différences d’amplitude entre les zones qui touchent effectivement les " dividendes de la paix " et celles qui continuent à augmenter leurs dépenses militaires du fait de leur instabilité. Les premières seront exportatrices dans ce marché de la sécurité et les autres importatrices.

La zone Afrique subsaharienne est la seule exception notable puisque les dépenses militaires y baissent de 21,4% dans la période 1985-1996. Cela n’a aucune corrélation avec le retour à la stabilité politique : les montants des dettes publiques des pays de la zone expliquent en grande partie cette apparente réduction. La " mal gouvernance " a provoqué des interventions du Fond Monétaire International et de la Banque Mondiale : cures d’amaigrissement budgétaire, rééchelonnements de la dette sous des conditions de gestion draconiennes et accords contraignants adoptés par le Club de Paris ou le Club de Londres.

L’Afrique subsaharienne est en effet aujourd’hui encore la première importatrice de mercenaires au monde. Les situations économiques paradoxales et différenciées de ce continent font que si la plupart de ses pays connaissent une instabilité chronique (importateurs), dans le même temps, le Nigeria a été consacré comme un pays pivot du maintien de la paix (par le biais de l’ECOMOG au Liberia et en Sierra Leone) et la République Sud-Africaine le premier exportateur mondial de main d’œuvre sécuritaire.

Ces coupes budgétaires engendrent dans l’ordre interne une privatisation progressive des appareils de défense. Le processus est en marche dans la plupart des secteurs touchant au domaine de la défense et de la sécurité. L’industrie de défense d’Etat a été la première à connaître la privatisation et ceci pour des raisons tenant à la fois aux impératifs de rentabilité et à la concurrence farouche qui règne dans ce secteur qui a pris de plein fouet la baisse des commandes militaires publiques et la réduction des marchés à l’export. Les entreprises de défense se tournent désormais vers les technologies duales et les domaines d’application civile. La plupart d’entre elles entretiennent désormais des activités militaires marginales dans leurs bénéfices, dont la justification économique n’est plus une évidence. Dassault Aviation, par exemple, assure sa rentabilité grâce aux jets d’affaires Falcon. La construction des matériels nationaux n’est plus une priorité et le manque de fiabilité des lois de programmations militaires tendent à conforter les firmes dans leurs recherches de débouchés à l’exportation.

Ce phénomène est pourtant moindre en France en comparaison des comportements de pays de tradition plus libérale. Si la France est réticente sur ce point, les pays anglo-saxons sont allés bien plus loin dans la privatisation qui touche de manière plus poussée des domaines stratégiques tels que le renseignement, la doctrine ou la diplomatie.
 

(1) La sous-traitance économique de soutien : " Mercenary logistics "
 

Les Etats font appel à des acteurs privés pour répondre des tâches peu sensibles, techniques mais coûteuses telles que le déminage, la maintenance des matériels ou encore la logistique par exemple.

En France, les hélicoptères de la Marine Nationale sont entretenus par des sociétés de services privées sous contrat. L’armée de l’Air fait aussi appel à des avions appartenant à des compagnies de transport privées qu’elle loue pour augmenter ses moyens de projection (Antonov ou Boeing). Autre secteur délégué au privé : le déminage. Des sociétés spécialisées dans ce domaine assurent désormais ces activités au profit des Etats industriels – souvent premiers producteurs et exportateurs de mines antipersonnel – et des Nations unies.

Enfin, récemment, les ouvriers de la Direction des Constructions Navales se sont émus de la décision du ministère de la défense français de confier la réparation du ravitailleur " Var " à un chantier privé, moins cher que la D.C.N.

Le Département de la Défense américain (DoD) sous-traite toutes les tâches qu’il juge annexes. La sophistication et l’étendue des délégations américaines s’expliquent largement par l’immensité du marché intérieur de défense des Etats-Unis. Le budget fédéral ne pourrait pas supporter, à lui seul, une nationalisation de toutes les activités liées aux secteurs stratégiques. La sous-traitance est donc poussée.

Le montant total des contrats passés par le DoD avec des entreprises civiles s’élevait pour l’année fiscale 1996 à 122 milliards de dollars répartis entre le Pentagone, l’Air Force, la Navy et l’US Army. Le fonctionnement de ce système est éprouvé grâce à l’utilisation de contrats Etat-entreprises et de licences fédérales qui fixent les modalités des collaborations civilo-militaires. Les compagnies appartiennent le plus souvent au secteur de la défense (BDM Corporation, Dyncorp, Booz Allen & Hamilton Incorporated), comme cela est le cas des grandes firmes constructrices de matériels militaires, mais pas uniquement car les besoins du DoD sont très diversifiés. Dans le " Top 100 Defense Contractors ", on trouve aussi dans l’ordre d’importance financière : General Motors Corporation, Westinghouse Electric, ITT Corporation, AT & T, Exxon Corporation, Chrysler, Philip Morris Company, Procter & Gamble, Royal Dutch Petroleum Company, Kuwait National Petroleum Company, IBM, etc.

Aux Etats-Unis, la logistique et l’intendance des forces armées sont en grande partie sous-traitée à des compagnies privées complètement associées aux opérations extérieures. Durant la guerre du Golfe, la Defense Logistics Agency (D.L.A.) a négocié plus de 550 000 contrats pour un montant global de 760 millions de dollars avec des compagnies privées (Federal Express, AT&T, Evergreen, Southern Air Transport par exemple). De même, le corps du génie de l’US Army possède le Logistics Civil Augmentation Program (LOGCAP), ce dernier a employé Raytheon et Brown & Root pour des opérations en Bosnie, en Somalie, au Rwanda et en Haïti sous mandat international.
 

(2) La sécurité des installations publiques
 

Autre composante publique privatisable et privatisée de manière différenciée selon les pays, la sécurité des structures publiques. En France, certains maires ont réclamé la création de polices municipales et leur armement. La tendance, face à la pression politique des habitants, à créer des structures publiques décentralisées sous l’autorité des collectivités locales pour renforcer la sécurité est éminemment perverse. Poussé à l’extrême, ce phénomène aboutit aux milices d’autodéfense puis aux armées privées.

Aux Etats-Unis, les gardiens de prisons ne sont pas des fonctionnaires, mais des " matons " privés provenant de la puissante et énigmatique firme Wackenhut Corporation. Avec 30000 employés de par le monde, 700 millions de dollars de chiffre d’affaires et 139 millions de dollars de bénéfices en 1996, Wackenhut est une vieille compagnie. Fondée en 1954 par un ancien du FBI, George Wackenhut, elle assure la protection de 13 ambassades américaines, de l’oléoduc d’Alaska et de la réserve stratégique de pétrole des Etats-Unis. Mais aux dires de son ancien avocat, Bill Casey devenu sous l’administration Reagan directeur de la CIA, la firme s’est livrée à des opérations beaucoup moins avouables. Relais privé présumé de nombreuses " blacks operations " de la CIA, Wackenhut a même été soupçonnée d’avoir affrété un camion chargé de ferrocyanide (un agent utilisé pour fabriquer du cyanide d’hydrogène qui pénètre les masques à gaz et les vêtements protégés contre les attaques NBC) pour l’Irak et Saddam Hussein, qui a déjà utilisé cette substance pendant la guerre Iran/Irak.

La compagnie anglaise Defense Systems Limited assure quant à elle la sécurité des ambassades de nombreux pays : à Bahreïn au profit des Etats-Unis, en République Démocratique du Congo pour les Etats-Unis, la République Sud-Africaine et la Suisse et enfin en Angola pour les Etats-Unis, la Grande Bretagne, l’Italie, la Suisse, la République Sud-Africaine et le Consulat de Belgique. En effet, l’instabilité de certains pays exige que l’on prenne des mesures de sécurité et les attentats du 7 août 1998, contre les ambassades américaines de Nairobi (Kenya) et Dar es-Sallam (Tanzanie), montrent toute la légitimité de cette protection.

D’autres firmes assurent la sécurité d’installations stratégiques, comme les pipelines ou les gazoducs. La construction d’un gigantesque pipeline de 1100km qui reliera le champ pétrolifère inshore tchadien de Doba au port d’évacuation camerounais de Kribi a ainsi prévu un appel d’offre au privé pour sa sécurité durant les travaux et après la mise en service. Pour sa connaissance du terrain tchadien, la société de sécurité de Paul Barril a été évoquée comme la mieux placé pour le contrat. Executive Outcomes, la plus grande compagnie militaire privée du monde, avait déjà été sollicité pour la surveillance et la protection des structures gazières de la SONATRACH, dans le nord de l’Algérie, face à la prolifération des groupes islamiques armés mais les négociations avaient échoué.
 

(3) Du maintien de l’ordre à l’action antisyndicale
 

Sous-traiter le maintien de l’ordre dans une structure publique est une chose courante dans certains pays. En Afrique du Sud, une des plus grande entreprise de sécurité privée du pays, Combat Force Security, a été appelée en renfort par les responsables de l’Université de Durban-Westville pour assurer la fermeture du campus. Deux étudiants ont été blessés et des centaines intoxiqués par des gaz lacrymogènes au moment où les gardes ont pris le contrôle de l’université.

Le maintien de l’ordre (répressif et postérieur à une situation existante) ne suffit souvent pas aux gouvernements. Le volet préventif, qui comprend la surveillance des personnalités subversives influentes, peut aussi être sous-traité à des compagnies privées. Wackenhut a ainsi fournit au gouvernement fédéral américain, en pleine période MacCartyste, un fichier de 2,5 millions de noms de personnes " subversives ou sympathisantes " présumées communistes.

En Australie, la main-mise et l’influence des syndicats de dockers sur les quais du pays ont donné lieu à un scandale particulièrement gênant pour le gouvernement. En effet, le 3 décembre 1997 le Conseil Australien des Syndicats (ACTU) et l’Union Maritime d’Australie (MUA) annoncent qu’ils possèdent des informations dont la source ne peut être identifiée et selon lesquelles :

  1. Deux anciens SAS ont recruté 70 mercenaires qui sont en route pour s’entraîner à Dubaï ;
  2. L’entraînement est assuré par une mystérieuse firme australienne appelée International Port Services Training Group Pty Ltd ;
  3. Un groupe initial vient de quitter le 3 décembre Melbourne pour Dubai sur un vol Emirat Air alors que d’autres hommes partiront le 7 de Melbourne et le 10 décembre de Perth ;
  4. Les mercenaires seront de retour le 28 février de l’année suivante ;
  5. L’obtention des visas et des passeports a été facilitée par le gouvernement australien ;
  6. A leur retour ils travailleront sur les quais, remplaçant les dockers australiens existants ;
  7. La compagnie qui emploie les mercenaires s’appelle Fynwest Pty Ltd avec des contrats individuels de droit du travail australien ;
  8. Des membres du gouvernement australien étaient au courant du plan secret.
Une enquête de routine démontre que les dirigeants des deux firmes citées sont d’anciens SAS, Mike Wells et Peter Kilfoyle. Wells a de plus passé une petite annonce dans le journal Army du 13 novembre 1997 recherchant d’anciens militaires pour un travail dans le transport. La MUA a aussi obtenu une copie d’un des contrats de travail qui prévoit explicitement un emploi sur les docks australiens. Le syndicat réagit immédiatement et fermement en demandant une explication au gouvernement australien : " Si tout est vrai et que le Gouvernement est impliqué, ce sera un scandale national (…) " Les questions d’actualité permettent aux membres du gouvernement de nier énergiquement en promettant une enquête publique sur l’affaire. De son côté, Wells déclare que ses hommes sont recrutés pour travailler dans des ports d’Asie du Sud Est et non pas en Australie. Il nie aussi " le fait que des commandos australiens et des mercenaires aient été entraînés pour casser des dockers. C’est encore une blague. " Il poursuit en demandant qui avait bien pu croire que 50 recrues auraient pu mettre un terme au contrôle des syndicats. Le spectre des " briseurs de grèves de fortune " se développe au fur et à mesure que les informations se précisent : une firme émiratie, Dulsco, serait impliquée dans la formation des 70 anciens militaires australiens dans le port Rashid à Dubai. La MUA menace de bloquer tous les ports d’Australie. Deux responsables de l’armée australienne confient à l’opposition que les mercenaires étaient destinés à l’Australie et que le gouvernement fédéral savait et avait approuvé l’opération. Le porte-parole de l’opposition ajoute que ces hommes avaient été prévenus " qu’il y aurait peut-être une grève en avril et qu’ils seraient envoyés sur les quais. " Les compagnies maritimes nient aussi l’implication de la Fédération Nationale des Fermiers (NFF) qui avait pourtant demandé à ce que l’on dépêche des militaires sur les docks pour rétablir l’ordre.

La MUA reçoit le soutien de la Fédération Internationale des Travailleurs du Transport (ITWF) et menace d’un boycott international le port de Dubai si les mercenaires ne sont pas expulsés. Les autorités du port de Dubai assurent qu’elles " n’étaient pas au courant de la destination finale de ces travailleurs après leur période de formation. " Le gouvernement tente d’apaiser la situation mais il reste sur ces positions de fermeté vis-à-vis de la MUA, dont il veut briser la mainmise sur les quais, et annonce qu’il interdira le boycott de Dubai, pivot central du commerce dans la région. Dubai finit par céder en annonçant, par la voie de son ambassade à Canberra, que l’entraînement avait été annulé et les visas des recrues révoqués. Des documents confirment que la Fédération Nationale des Fermiers est impliquée directement dans l’opération de Fynwest. La MUA entame alors une procédure en justice contre la NFF pour avoir voulu briser des contrats de travail sur les docks et avoir violé le doit d’association syndicale. Les grèves font rage, le gouvernement temporise mais les firmes travaillant sur le port font savoir au gouvernement que leur volonté de " nettoyer les quais " une bonne fois pour toute, persistera…
 

2. La démobilisation mondiale des effectifs et ses conséquences
 

La réduction des dépenses de défense, du format des forces armées et des arsenaux nucléaires et conventionnels, ont été les effets militaires les plus visibles d’une nouvelle ère dans les relations internationales. Chaque pays tend à abandonner ses prérogatives traditionnelles en matière de défense et de sécurité, au fur et à mesure que les contraintes financières et budgétaires se révèlent plus pesantes et que la définition des objectifs nationaux se tourne vers la croissance économique et la balance commerciale.
 

a) Un phénomène général mais différencié selon les pays
 

L’autre phénomène structurel qui favorise le développement du mercenariat réside dans l’immense " dégraissage " des armées nationales effectué au niveau mondial depuis la fin de l’affrontement Est-Ouest. La baisse des budgets de défense et des dépenses militaires ont permis une réduction, quelque fois drastique, des formats des effectifs militaires dans la plupart des pays développés et dans les pays qui possédaient une instabilité entretenue par le " grand jeu " des puissances pendant la période de la guerre froide.

           
Source : Military Balance, édition 1998.
Globalement, les effectifs mondiaux au service des forces armées ont diminué de plus de 5 millions de personnes entre 1985 et 1996. Ici aussi, on constate des disparités régionales. La Russie, par exemple, s’est séparée de plus d’un demi-million d’hommes en quelques années. Les Etats-Unis passent entre 1988 et 1997 de 2,1 millions d’hommes à 1,45 millions alors que 98 bases américaines sont fermées sur un total de 495. Le dernier plan quadriannuel proposé par le secrétaire américain à la Défense - William Cohen - en mai 1997 prévoit une ultime tranche de réduction : 62 000 soldats, 54 000 postes de réservistes et 70 000 emplois civils de la défense devraient être supprimés.

Il est clair que ce n’est pas la démobilisation mondiale seule qui a permis la résurgence du phénomène du mercenariat et sa mutation en multinationales. Mais ce processus de réduction des effectifs a été plus ou moins bien conduit selon les pays. Si la France a contracté le format de son armée, elle l’a fait avec des mesures d’accompagnement économique et social. Dans d’autres pays, notamment à l’Est et en Afrique du Sud, le phénomène a été plus brutal et le retour à la vie civile de certains militaires s’est fait plus difficilement. La frustration engendrée par le sentiment de l’inutilité et de l’ingratitude, consécutives à l’explosion de certaines sociétés militaires, n’a pas eu les effets escomptés du point de vue de la paix : ceux qui rejoignent les rangs des firmes de sécurité sont en majorité des Ukrainiens, des Serbes, des Polonais, des Russes et des Sud-Africains.

Cela est d’autant plus vrai que cette démobilisation a coïncidé avec la fin de conflits régionaux, gros pourvoyeurs de main d’œuvre, tels que l’Afghanistan et l’ex-Yougoslavie. L’afflux de mercenaires, immédiatement après l’arrêt d’un conflit, est un phénomène bien connu depuis longtemps. Il y a eu l’après Vietnam pour les Américains, les Malouines pour les Anglais, la guerre du Golfe et enfin la Yougoslavie qui a vu arriver sur le marché du recrutement des Français déçus et des Serbes vexés par la résolution de ce conflit.

Dans un rapport de 1995, le CHEAr (Centre des Hautes Etudes de l’Armement) met en garde contre l’apparition d’un " lumpen-prolétariat militarisé qui se regroupe en ANPE criminelles informelles, prêtes à tous les mercenariats " dans le prolongement de la démobilisation mondiale et au profit des OCT (Organisations Criminelles Transnationales telles que les mafias et les cartels de narcotraficants).
 

b)Les ambiguïtés de l’armée de métier
 

Parallèlement, le développement de l’armée de métier a contribué à entretenir l’idée selon laquelle le militaire est un homme qui est dépositaire d’un savoir-faire particulier issu d’une formation longue et spécifique. L’abandon de la conscription, en France par exemple, s’est accompagné d’un discours de légitimation et de justification qui met en avant le caractère professionnel du métier des armes, contre le mythe de l’appelé représentant périmé de la nation en armes et dont l’efficacité sur le terrain serait douteuse.

Le " pro " de la guerre est constamment montré comme l’exemple même d’une armée efficace sur le modèle des armées américaine et anglaise. La France avait interdit l’envoi d’appelés sur les théâtres extérieurs (sauf les volontaires qui étaient pourtant très appréciés, aux dires des officiers les commandant au Liban et en Bosnie par exemple) et s’était forgé des composantes expéditionnaires professionnelles d’élite (Légion Etrangère, Troupes de Marine et parachutistes) dans cette optique.

Largement motivée par des préoccupations budgétaires, la professionnalisation des armées a occulté le fond politique qui sous-tendait l’idée de la conscription. En France, les appels à la méfiance et au souvenir " de l’armée jacobine et républicaine " n’ont pas suffi à convaincre les responsables politiques et militaires que l’armée de métier n’était pas un idéal absolu. Cette " idéologie de la professionnalisation " entretient la conception d’un soldat à l’abri des motivations politiques, à l’indépendance d’esprit efficace et dont la compétence d’expert est de ce fait augmentée.

Les mercenaires tiennent depuis toujours ce discours pour montrer qu’ils ne savent faire qu’un seul métier, celui des armes. Cet argument expliquant et justifiant l’impossibilité d’une reconversion " dans le civil " et la nécessité de mettre leur expertise au service de ceux qui en ont vraiment besoin. La privatisation de l’assistance militaire et de la sécurité est donc une aubaine pour ce réservoir d’hommes mis au chômage technique par le changement de la donne internationale.
 

c) Une main d’œuvre qualifiée au chômage technique
 

Qu’il soit volontaire ou imposé, ce " pantouflage " de fait – passage du secteur public au secteur privé – s’il est assez bien admis dans la fonction publique civile, pose quelques problèmes éthiques quand il s’agit de militaires redoutables, de hauts responsables de la défense ou des membres des services de renseignement, qui continuent d’exercer leurs compétences dans le même domaine d’activité mais à des fins commerciales.
 

(1) Les militaires d’élite face à l’inaction et à l’appât du gain
 

Depuis que les mercenaires existent, ils sont issus des troupes les plus efficaces et reconnues comme telles. Les unités d’élite sont ainsi des réserves de premier choix pour le mercenariat. L’époque glorieuse des " Africains Blancs " a connu des contingents de " chiens de guerre " triés sur le volet : légionnaires et parachutistes coloniaux français, Royal Marines, bérets verts américains, pilotes de la Royal Air Force, etc. Cat Shannon, le héros du livre de Frederick Forsyth, insiste sur ce point face aux réticences de son employeur à payer sa solde : " (…) je suis technicien et expert en matière de guerre. Le prix que vous payez, ce sont mes connaissances et mon expérience : où trouver les meilleurs hommes, les meilleurs armes, comment les faire circuler (…) "

Les troupes d’élite sont la base de l’expertise militaire vendue par les mercenaires. La " vieille école " s’en était servie de manière sporadique et individuelle, chacun étant susceptible de rejoindre les " Commandos " africains en fonction de sa nationalité. Actuellement, le recrutement est beaucoup plus systématique.

De la même façon, les anciens du 11ème Choc, le régiment du service action de la Direction Générale à la Sécurité Extérieure française, se sont regroupés en une association – Baguerra – qui propose des services de sécurité sur le territoire national. Le Canard Enchaîné s’est ainsi étonné du choix de Baguerra pour assurer la protection des Journées Mondiales de la Jeunesse organisées à Paris l’année dernière.

Chose plus inhabituelle et surprenante, le corps des officiers, plus marginalement attiré par le mercenariat, est de plus en plus tenté par le passage au privé. La firme américaine Military Professional Resources Incorporated en est l’archétype. Selon la formule consacrée, " elle possède plus de généraux quatre étoiles que le Pentagone ". Même si cela est une particularité américaine, le procédé a tendance à se développer au fur et à mesure que les soldes " privées " sont élevées.
 

(2) Les hommes de renseignement passent au privé
 

Ce processus, bien connu pour les soldats, est tout aussi vrai des membres éminents des services secrets et des hauts responsables politiques de la défense. La relative inactivité, la réduction des effectifs et la reconversion dans le domaine concurrentiel qu’ont connu les services de renseignements occidentaux et anciennement soviétiques ont été bien décrites.

Mais contrairement à un recyclage vers le renseignement économique, les firmes de mercenaires demandent aux personnes qui les rejoignent une continuité totale de leur action et de leurs compétences mais cette fois au service d’intérêts privés et commerciaux. Ces hommes continuent à faire du renseignement militaire (opérationnel ou de veille) et des opérations spéciales, en tant qu’experts, pour le compte des compagnies de sécurité.

Là aussi le phénomène n’est pas nouveau. Les premières sociétés commerciales de mercenaires qui apparaissent en Grande Bretagne après la deuxième guerre mondiale sont fondées et constituées d’anciens SAS. Aujourd’hui encore, les SAS sont l’un des principaux viviers du mercenariat.

Le fondateur du redoutable Special Air Service, David Stirling, est à l’origine de Watchguard Organisation qui, à partir de 1967, entraîne des mercenaires et les déploie au gré des intérêts du Foreign Office.

Le phénomène n’est pas seulement anglais. Les autres pays possédant des structures de renseignement efficaces connaissent aussi cette forme de pantouflage. Les services sud-africains de renseignement sous l’apartheid ont fourni les cadres dirigeants de la plus importante société de sécurité mondiale : Executive Outcomes.

Les hommes de renseignement qui se joignent à des firmes privées peuvent aussi y retrouver leurs anciens responsables directs. En effet, en plus d’accueillir les meilleurs éléments des armées, soldats ou officiers généraux, et les spécialistes du renseignement et des forces spéciales, on constate que certains des plus hauts responsables politiques de la défense et du renseignement dirigent ou sont " consultants " au sein de structures commerciales.
 

(3) Les hauts responsables de la défense se reconvertissent
 

Ce phénomène est assez courant aux Etats-Unis où l’ancien Secrétaire à la Défense et vice-directeur du renseignement américain, " l’Honorable " Franck Carlucci, a proposé ses services à plusieurs firmes holding dont les activités vont du pétrole à la construction en passant par l’expertise militaire et la formation d’armées étrangères. Franck Carlucci a déjà été administrateur de Wackenhut Corporation par le passé, mais c’est en tant que président du Groupe Carlyle, une des plus grandes banques d’affaires spécialisées dans les fusions-acquisitions, qu’il atteint son apogée. F. Carlucci y siège aux côtés de James Baker, ancien Secrétaire d’Etat et chef d’Etat-Major de la Maison Blanche à deux reprises sous l’administration Reagan et Bush. Depuis 1990, Carlyle possède comme actif le groupe BDM International et Vinnel Corporation (depuis 1992) qui sont en contrat avec l’Arabie Saoudite pour la formation de l’Armée de l’Air, de la Marine, des " Land Forces " et de la Garde Nationale.

Le cas Carlucci n’est pas isolé. Il est même une constante aux Etats-Unis où les hauts responsables du Département d’Etat, de la Défense et de la CIA deviennent, dès la sortie de leur charge publique, membre des comités directeur de plusieurs grandes entreprises. John M. Deutch, ancien Vice-Secrétaire à la Défense, Director of Central Intelligence et directeur de la CIA, appartient au conseil d’administration de CMS Energy Corporation et William Perry, Secrétaire à la Défense, est membre de HQTP Strategic Investments Inc., une société basée en Californie.

Le peuple américain n’y voit aucune gène, ni confusion des genres, car cela s’inscrit parfaitement dans la perspective de la réorientation de l’appareil d’Etat au service des intérêts économiques et commerciaux du pays. L’Administration Bush avait entamé cette reconversion et la présidence Clinton institutionnalise ces pratiques en faisant de l’économie et de la conquête des marchés à l’exportation une priorité nationale au service des " emplois américains ". La rhétorique, l’idéologie et les préoccupations libérales transforment de ce fait les relations internationales et les politiques étrangères des Etats ; cela favorise le développement d’un marché de la sécurité et de la défense.
 

(4) Un vivier pour les sociétés de mercenaires
 

Les compagnies d’assistance militaire et de sécurité profitent pleinement de ces conditions. Des bases de données permettent aux firmes de posséder un réservoir d’hommes disponibles et contactables sans préavis. De même, les unités d’élite sont largement démarchées, voire débauchées, par des annonces qui circulent sur le Web ou dans des revues spécialisées. La filiale de la compagnie anglaise Defense System Limited implantée en France – la Compagnie Internationale d’Assistance Spécialisée (CIAS) – a son siège social à Lumio en Corse, non loin de la caserne du 2ème Régiment Etranger Parachutiste, unité de légionnaires d’élite que la France dépêche dans tous les conflits de haute intensité sur l’ensemble de la planète. Executive Outcomes dispose d’une base permanente de 2 000 personnes mobilisables dans des préavis très courts. Eeben Barlow, fondateur et directeur d’Executive Outcomes jusqu’en juillet 1997, ajoute que sa firme remplit en cela un rôle social de recyclage des désœuvrés et des laissés pour compte de la sécurité et de la défense.

La firme américaine Military Professional Resources Incorporated joue sur le même registre. En se présentant comme " le plus grand groupe d’expertise militaire dans le monde ", elle déclare posséder un fichier en croissance continue de plus de 2 000 noms d’officiers du Pentagone. Sur son site Internet, la firme américaine met en avant le fait que " la communauté militaire à la retraite est une ressource nationale " à mettre en valeur ; en cliquant sur le guest-book de MPRI, chacun peut d’ailleurs proposer ses services : " Peux démissionner à tout moment. 21 ans d’expérience comme officier de renseignement et d’infanterie " ; " Démissionne en juillet 1998. Expert en communication (…) Désireux de voyager outre mer. Très intéressé par emploi " ; " Ai beaucoup entendu parler de votre société. Très intéressé. Ancien de l’armée US et du SRT : force paramilitaire. Ai accompli des tâches de sécurité outre mer et au pays " ; " Pilote d’avion. Officier de maintenance. Diplôme mécanique civile A&P. Quelqu’un peut-il m’utiliser ? Téléphone à domicile… ".

Certaines revues spécialisées centralisent ces demandes d’emploi d’un genre spécial. Aux Etats-Unis, la revue paramilitaire Soldiers of Fortune (SOF), basée à Boulder (Colorado), compile les annonces classées du secteur : " Professionnels de la protection et de la recherche, adhérez au réseau international exclusif. Nous avons besoin de votre expertise et de vos contacts. " Chaque année, la Convention SOF à Las Vegas rassemble des passionnés venant de tous les horizons. En France, SECURIMAG publie aussi des offres de services provenant de particuliers : " Homme, 28 ans, ex-légionnaire, 2ème REP, 3 ans d’expérience en protection à haut risque, recherche poste de protection rapprochée, France ou étranger " ou " Officier parachutiste belge, expérience en sécurité, armements, explosifs, boxe thaï, cherche job de manager et/ou protection rapprochée tous pays… "

La disponibilité du marché peut surprendre mais la plupart des annonces pour des activités de mercenaires ne transitent pas par ces publications. Les réseaux de contacts et les News Groups du Web sont beaucoup plus discrets. Les possibilités d’emploi sont d’autant plus alléchantes (financièrement) qu’elles sont aussi un moyen quasiment assuré de partir sur des théâtres extérieurs " chauds ", chose que les pays occidentaux sont de moins en moins enclins à faire avec leurs propres hommes…
 

B. Le désengagement des Etats face au maintien de la paix traditionnel et l’explosion de la demande
 

Les relations internationales se sont trouvées transformées avec la fin de la guerre froide. Le système international connaît actuellement une période d’incertitude et de flottement, oscillant entre un schéma multipolaire rassurant et la menace d’un monde unipolaire sous la férule de l’unique superpuissance américaine. Bien loin de voir la disparition totale des conflits avec celle de la " menace communiste " en Europe comme dans les Etats du Tiers-Monde, une multitude de crises apparaît sur l’ensemble des continents - l’Organisation des Nations Unies n’est jamais tant intervenue dans des opérations extérieures de maintien ou de rétablissement de la paix que depuis 1990 - et de nouvelles menaces dites " transnationales de caractère stratégique " sont devenues des priorités pour les Etats et la Communauté internationale (terrorisme, trafic de drogue, mafias, etc.)

Face à cet état de fait et compte tenu des choix budgétaires et politiques qui ont été effectués, la plupart des membres " actifs " de la Communauté Internationale – les membres permanents du Conseil de Sécurité et les puissances régionales reconnues – se retrouvent dans l’impossibilité de répondre à la demande croissante de sécurité et de paix qui s’exprime partout dans le monde. Cette frustration des pays demandeurs de sécurité et le malaise des Etats responsables de la Communauté Internationale découlent de la nouvelle donne stratégique de la mondialisation. Depuis 1991 et la fin de la guerre du Golfe, la divergence des intérêts économiques et commerciaux au niveau mondial fait que les conditions d’une autre intervention militaire de ce type ne sont pas prêtes d’être de nouveau réunies.

Dans le même temps, des pays comme les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni ont laissé entendre qu’ils ne s’impliqueraient plus systématiquement dans des opérations extérieures comme par le passé. Les Etats-Unis sont de plus en plus réticents à déployer leurs boys et la France a d’ores et déjà fait savoir de l’Opération Turquoise au Rwanda avait été la dernière de ses interventions " en solo. "

Les Etats se désengagent donc progressivement de l’action militaire pour leur propre compte et annoncent qu’ils ne participeront à des opérations que dans un cadre multinational. Le maître mot étant l’interopérabilité, les armées nationales se formatent pour agir ensemble, chacun fournissant un élément (logistique ou matériel) et un contingent restreint pour sa mise en œuvre. Le maintien de la paix pâtit d’autant plus de cette révision des comportements que l’Organisation des Nations Unies est perçue par la Communauté Internationale et ses Etats pivots comme peu efficace et coûteuse alors même que ses opérations présentent des risques notables. Ces comportements profitent directement aux firmes internationales de sécurité qui peuvent prétendre remplacer l’ONU dans ses missions traditionnelles et même fournir des services plus compétitifs financièrement.
 

1. La démission des Etats
 

Le polémologue américain Steven Metz résume ainsi la situation : " le coût d’extinction de la violence endémique dans beaucoup de pays est prohibitif par rapport aux moyens que les Etats-Unis et les autres puissances voudraient ou pourraient lui consacrer. " Cette évolution favorise la prolifération des multinationales de mercenaires et des contrats qu’elles signent avec ce type de pays en difficulté ; elle avait été pressentie par l’analyste américain Martin Van Creveld dans son ouvrage - The Transformation of War - dès 1991 : " La plus grande partie du fardeau consistant à défendre la société contre la menace de conflits de basse intensité sera transférée au secteur de la sécurité privée en pleine expansion ".
 

a) Les risques politiques
 

La participation à des opérations internationales de maintien ou de rétablissement de la paix sous mandat de l’ONU est de moins en moins évidente pour les Etats et leurs opinions publiques. Le " syndrome de la Somalie " a touché la totalité des Etats et en particulier les Etats-Unis : les images d’un GI dépecé par une foule en colère et le rapatriement de 16 bodybags au pays a eu un effet puissant sur l’opinion américaine. Le mythe de la guerre chirurgicale et du zéro mort a montré ses limites évidentes et la réticence à intervenir s’est généralisée.

A cela s’ajoute un autre problème tenant aux risques politiques des opérations extérieures des Nations unies. En effet, les échecs électoraux qui découlent des fiascos somaliens, rwandais ou irakiens tendent à mettre en difficultés les dirigeants politiques qui décident des interventions et en sont par la suite responsables politiquement. On a souvent dit que Georges Bush n’avait pas été réélu en majorité pour des considérations de ce type. L’opinion américaine est fière de ses Marines quand ils ne s’embourbent pas, sinon elle appelle au retour à une politique isolationniste tournée vers les problèmes intérieurs américains. La récente Commission d’information parlementaire française, dirigée par Paul Quilès et chargée de faire la lumière sur l’action des militaires français au Rwanda, jette une fois de plus la suspicion sur les " sales guerres de l’armée française " et donc sur les gouvernements qui les ont déclenchées et qui doivent les assumer. C’est pourquoi l’utilisation de mercenaires est plus facile car ils constituent une main d’œuvre " gratuite " du point de vue politique en cas de pertes ou d’échec.

L’existence même de ces risques politiques, qui se combinent avec d’autres facteurs d’explication d’ordre économique, amorce peu à peu un désengagement des membres du Conseil de Sécurité des Nations unies face aux conflits mondiaux. La Russie a déjà fort à faire avec sa propre reconstruction alors que la République Populaire de Chine tente de se faire oublier sur la scène internationale après la répression sanglante de Tien An Men : ces deux Etats ont des priorités nationales très économiques et uniquement régionales du point de vue de leurs politiques étrangères. Enfin, les trois Etats de l’OTAN, traditionnels bailleurs de contingents pour le compte de l’ONU, semblent privilégier la décentralisation du maintien de la paix pour toutes les opérations extérieures ne mettant pas directement en danger leurs intérêts stratégiques ou leurs ressortissants nationaux. Les initiatives menées conjointement par la France, les Etats-Unis et la Grande Bretagne sur le continent africain en sont le parfait exemple. L’African Crisis Response Initiative (ACRI) américaine fait écho au concept RECAMP (Renforcement des Capacités Africaines de Maintien de la Paix) : tous deux basent leur principe sur une régionalisation du maintien de la paix en Afrique par une augmentation locale de la formation et des moyens matériels permettant d’effectuer des opérations de maintien ou de rétablissement de la paix. La France a ainsi crée à Zambakro en République de Côte d’Ivoire une école interafricaine de formation au maintien de la paix et conduit, avec les Etats-Unis et la Grande Bretagne, des exercices communs réguliers de simulation dont la première édition fut Guidhimaka en février 1998 et qui sont l’occasion de laisser sur place des équipements, des armements et des éléments logistiques. Les forces françaises prépositionnées en Afrique sont réduites en fonction de ces considérations. Des membres éminents de la DIA n’excluent pas d’ailleurs qu’une compagnie telle que MPRI se voit attribuer un contrat d’assistance pour l’African Crisis Response Force.

L’ONU enfin légitime et entérine ce principe et cette pratique en confiant des opérations des Nations unies à des coalitions interafricaines sous commandement d’une puissance régionale comme cela est le cas pour le Nigeria qui est à la tête des opérations de l’ECOMOG au Liberia et en Sierra Leone.
 

b) Les échecs internationaux et les limites de l’ONU
 

La paralysie du système des Nations unies et les échecs de ses opérations de maintien ou de rétablissement de la paix ont fini de dissuader les Etats de s’investir.

La durée des interventions et la complexité des mandats sont très mal ressentis par les nations engagées sous mandat ONU. La France est un bon exemple des frustrations engendrées par l’absence de clarté des opérations internationales sur le terrain. Les principes de la Charte de San Francisco et la pratique institutionnelle déroutent les Etats et les responsables militaires.

Le caractère multinational implique constamment de ménager les susceptibilités nationales des petits pays qui entendent participer aux opérations alors qu’ils ne possèdent pas les matériels et la formation suffisants pour les mener correctement. Les plus grandes nations ne sont pas étrangères à ces problèmes. La Russie a tenu à participer à la SFOR (Stabilization Force) en Bosnie mais uniquement sous commandement américain ce qui n’a pas été sans difficultés opérationnelles sur le terrain. De plus, l’interdiction de l’usage du renseignement, considéré comme un acte de guerre offensif, dans les interventions sous mandat de l’ONU, a longtemps paralysé l’action militaire de théâtre. Enfin, les règles d’engagement (emploi de la force et des armes par les Casques Bleus) sont complexes et floues, de sorte que l’on a pu assister à des situations surprenantes : Casques Bleus pris en otage, impuissance face à des exactions flagrantes commises sous leurs yeux ou par des soldats internationaux eux-mêmes, etc.

Ces contradictions ont eu des conséquences opérationnelles et humaines importantes au sein de la population locale comme du côté des forces armées engagées par l’ONU. La frustration et le comportement du Général Morillon en tant que Commandant de la FORPRONU (Force de Protection des Nations Unies) sont très représentatifs de cet état de fait. Le discrédit et la honte, voire l’opprobre, ont considérablement entaché les opérations, les troupes et la légitimité des opérations de maintien ou de rétablissement de la paix. Enfin, les pays accueillant des forces des Nations unies sont devenus sceptiques quant aux réelles possibilité d’action de l’organisation et à sa capacité à maintenir une paix durable pendant et après son déploiement militaire.

Mais le volet financier, aussi trivial qu’il puisse paraître, constitue un des griefs majeurs des Etats à l’encontre les Nations unies. Il est aussi un argument avancé par des responsables d’Executive Outcomes pour montrer tout l’intérêt des compagnies internationales de sécurité, moins chères.
 

c) La facture du maintien de la paix
 

Les Etats-Unis possèdent un retard de paiement au crédit de l’ONU d’un montant de 1,8 milliards de dollars (calculé au mois de novembre 1996, actuellement il se situe à hauteur de 2 milliards). Le Congrès refuse systématiquement de s’acquitter de ces remboursements en expliquant que les contributions américaines aux Nations unies sont suffisamment importantes et que la facture est un peu salée.

En effet, le coût du maintien de la paix est d’autant plus dénoncé que les interventions se prolongent dans le temps et que la mise en œuvre de la " machine ONU " est lourde.

Ce coût a été évalué à 2,8 milliards de dollars US pour 1995 (car l’opération en ex-Yougoslavie a coûté 4,617 milliards de dollars sur 3 ans et a pris fin en 1995) et 1,6 milliards de dollars en 1996 pour les dépenses en frais de personnel et de matériel. Suivent quelques exemples chiffrés d’opérations des Nations unies :
 

     
         
        Pays
        Nom
        Date et durée
        Coût total 
        Coût mensuel
        Pertes
        Angola
        UNAVEM I
        01/89-05/91 / 2 ans et 4 mois
        16 404 200 $
        585 864 $
        Aucune
         
        UNAVEM II
        05/91-02/95 / 3 ans et 9 mois
        175 802 600 $
        390 724 $
        5
        Congo
        ONUC
        07/60-06/64 / 4 ans et 1 mois
        400 130 793 $
        8 165 935 $
        250
        Mozambique
        ONUMOZ
        12/92-12/94 / 2 ans
        510 252 500 $
        21 260 521 $
        24
        Rwanda
        MINUAR
        10/93-03/96 / 2 ans et 5 mois
        437 430 100 $
        15 083 797 $
        26
        Somalie
        ONUSOM I
        04/92-03/93 / 11 mois
        42 931 700 $
        3 902 882 $
        8
         
        ONUSOM II
        03/93-03/95 / 2 ans
        1 643 485 500 $
        68 478 563 $
        147
        Ex-Yougoslavie
        FORPRONU
        02/92-03/95 / 3 ans et 1 mois
        4 616 725 556 $
        124 776 366$
        167
        Iran/Irak
        GONMUII
        08/88-02/91 / 2 ans et 6 mois
        177 895 000 $
        6 353 393 $
        1
        Irak/Koweït
        MONUIK
        04/91-en cours
        303 363 160 $
        n.a.
        6
Source : Département de l’information des Nations unies (www.uno.org)

Les factures du maintien de la paix adressées par l’ONU paraissent très élevées après une étude rapide des chiffres bruts. Ainsi, la FORPRONU, par exemple, aura coûté 124776366 dollars par mois pendant trois ans. Mais cette opération a mobilisé pas moins de 38599 militaires, 803 policiers civils, 2 017 civils recrutés sur le plan international et 2 615 agents locaux à son apogée en mars 1995, qui étaient disséminés en Bosnie-Herzégovine, en Serbie et au Monténégro ainsi qu’en Macédoine. Les données brutes sont donc à relativiser fortement car aucune firme privée ne peut prétendre engager une intervention à ce niveau de responsabilité en personnels et en matériels, sur une telle échelle.

La querelle entre les compagnies de sécurité et les tenants de l’ONU se développe surtout au sujet des actions internationales de moindre envergure. Executive Outcomes s’est targuée d’avoir mis fin à la guerre civile qui ravage l’Angola depuis des décennies par le biais d’un contrat de deux ans avec le gouvernement de J. Dos Santos pour un montant global de 80 millions de dollars. Par opposition, l’ONU a dépensé depuis 1989 plus de 192206800 de dollars (UNAVEM I et UNAVEM II) et poursuit à l’heure actuelle son action par le biais de la MONUA (observateurs présents depuis juillet 1997) et de l’UNAVEM III (décidée en février 1995 pour surveiller l’application du Protocole de Lusaka signé le 20 novembre 1994) dont les coûts ne sont pas encore budgétisés. Autre argument de poids, l’Angola a dépensé entre 1994 et 1995 plus de 678 millions de dollars pour mater la guerre civile (selon le Military Balance).

Les commentateurs avouent cependant que les activités de l’ONU et d’Executive Outcomes en Angola n’ont rien à voir aussi bien dans leurs motivations que dans les principes qui les guident. Mais cette dispute de chiffres pose en fait une question fondamentale. Les Etats sont-ils à même de décider de la façon et des moyens qu’ils entendent employer pour régler leurs conflits internes ? Le droit international répond que oui et des évolutions significatives dans ce sens sont en cours. Le secrétaire général de l’ONU a ainsi exprimé, le 23 juillet 1998, au terme d’une visite de 3 jours au Mexique, sa confiance dans les efforts du président Ernest Zedillo pour régler le conflit au Chiapas avec la guérilla de l’Armée de libération nationale (EZLN). Il a rejeté l’idée d’une médiation des Nations unies pour régler ce conflit apparu en janvier 1994. " Nous n’essayons pas de nous immiscer " a déclaré Kofi Annan, en soulignant que l’ONU respectait " le fait qu’un gouvernement estime pouvoir résoudre un problème par lui-même. " Cette problématique est intéressante car elle entérine souvent certains comportements anti-guérilla, très peu scrupuleux des droits humains, et légitime l’usage de la force pour écraser une opposition politique interne. Elle suppose enfin la légitimité du recours à des " renforts " privés pour résoudre ces crises intra-étatiques.

Les gouvernements légaux sont souverains et l’ingérence dans leurs affaires intérieures est proscrite. Le véritable problème est bien celui de la légitimité des contractants en matière de sécurité ou d’expertise militaire.

En effet, il convient d’analyser précisément la demande et les besoins que satisfont les firmes privées en lieu et place des Nations unies et de la Communauté internationale qui en a progressivement abandonné l’exclusivité.
 

2. L’explosion de la demande et la légitimité de l’offre
 

La multiplication des conflits internes et la démission des Etats engendrent la généralisation de l’emploi de moyens palliatifs fournis par le secteur privé.
 

a) Les besoins militaires des pays instables après la guerre froide : des "think tanks" aux " do tanks"
 

Nick van den Bergh, directeur d’Executive Outcomes depuis juillet 1997, a déclaré à Stan Correy, journaliste sur la radio nationale australienne ABC, le 4 août 1996:

" Mon opinion personnelle est que les gouvernements ne sont pas vraiment enclins à s’investir dans le champ spécifique dans lequel nous opérons. C’est une nouvelle forme de service qui est fournie par des compagnies privées et nous ne sommes pas la seule compagnie de ce type dans le monde (…) Donc je pense que c’est l’affaire des gouvernements qui n’ont pas de politique spécifique dans ces situations et que c’est un marché nouveau et juste et un nouveau et juste service dans ce marché (…) "

Les Etats contractent des firmes privées pour des tâches différentes selon la nature même de l’Etat et de sa situation. Les pays développés font appel à des sociétés commerciales pour augmenter leurs capacités opérationnelles ou pour une expertise précise. La finalité est de faire des économies en sous-traitant des activités non stratégiques et selon un cahier des charges précis et contraignant.

Pour ce qui est des pays moins riches, la sous-traitance va beaucoup plus loin, faute de moyens propres. La délégation de pouvoir et l’autonomie d’action de la firme sont alors plus grandes. Car leur situation d’Etats exsangues, ravagés par les guerres civiles, les luttes tribales fratricides, sujets à des coups de force chroniques de la part des militaires en fait des demandeurs privilégiés pour les firmes de sécurité. Leurs besoins militaires sont considérables et leurs ressources naturelles tout autant.

La grande majorité des Etats contractants des firmes privées de sécurité ou d’assistance militaire sont des pays d’Afrique politiquement instables. Khareen Pech reconnaît dans un article du Weekly Mail & Guardian du 24 janvier 1997 : " [Au sujet d’EO] Mais pour d’autres ce nom signifie stabilité et sécurité – une force panafricaine de maintien de la paix d’un type que la communauté internationale a longtemps promis mais a échoué à mettre en place… " La demande s’élargit pourtant de jour en jour à d’autres pays en Amérique Latine, en Asie, dans les pays en transition issus de la chute du Mur de Berlin et dans les monarchies du Golfe.

En effet, les firmes transnationales de sécurité et d’assistance militaire se développent car elles agissent dans une " niche " inoccupée. La prolifération des conflits intra-étatiques fournit des possibilités nouvelles de contrat pour ces compagnies qui peuvent ainsi combler le manque de soutien militaire consécutif à la fin de la guerre froide et au désengagement de la Communauté Internationale.
 

(1) La privatisation de fait de l’assistance militaire après la fin de la guerre froide
 

La transformation de l’assistance militaire s’effectue tout d’abord concernant l’aide officieuse à un belligérant. La disparition de la menace communiste pour les pays de l’OTAN ainsi que l’effondrement de l’Union soviétique et de ses satellites a permis de mettre fin au " grand jeu " de l’alimentation des guerres civiles, des guérillas et des conflits internes par les puissances antagonistes. Les guérillas et les mouvements de libération nationale ont été contraint de se privatiser et d’employer des méthodes plus triviales pour obtenir des moyens matériels et financiers. Drogue comme en Afghanistan, en Amérique Latine ou en Asie du sud-est ; trafic de gemmes en Afrique, etc. D’où la nécessité de corrompre certaines entreprises ou de créer de structures nouvelles regroupant des activités illégales. Le passage au privé est incontournable.

De plus, la contraction des budgets de défense dans les pays de l’OTAN et l’incapacité actuelle de la Russie à maintenir son propre appareil militaire a rendu l’aide militaire officielle, directe et institutionnelle, beaucoup plus difficile. Certaines armées nationales ne vivaient que des largesses de la coopération militaire occidentale ou communiste. Quelle que soit sa forme – dons directs de matériels, mise en place de conseillers militaires in situ ou formation des cadres des forces armées – l’assistance militaire officielle – coopération militaire – est en constante réduction. L’International Military Education and Training américain s’est lui aussi considérablement marginalisé (ou réduit aux pays stratégiques) et ses activités abandonnées au secteur privé.

Les armées des pays en développement ou en transition démocratique ont une place importante dans leur environnement politique et social. Qu’elles soient titulaires du pouvoir politique, soutien vital du régime ou lobby puissant qu’il faut ménager, elles constituent en tous les cas un objet de préoccupation incontournable pour l’Etat. Leurs difficultés internes influent de manière déterminante sur la défense et la sécurité du pays. C’est pourquoi les forces armées doivent être fiables, fidèles et efficaces pour les régimes qui sont en place et leur pérennité. Il n’est donc pas étonnant que la formation des militaires soit l’un des plus grands marchés des sociétés privées dans les pays en développement ou en transition. Pour les premiers, la formation permet d’assurer la sécurité du régime et de ses hommes puis celle du pays contre les menaces de caractère interne (c’est le cas des nombreuses Gardes Présidentielles africaines). Pour les seconds, elle contribue à formater les armées nationales aux standards occidentaux démocratiques et à en améliorer l’efficacité générale. Ainsi, plusieurs gouvernements ont engagé des entreprises de mercenaires en tant que conseillers et experts free-lance. Certaines se sont même spécialisées dans ce type de services.
 

(2) Les contrats de MPRI en Yougoslavie
 

Un des plus célèbres et des plus importants contrats de formation militaire conclu à l’étranger est l’accord " Train & Equip " signé entre Military Professional Resources Incorporated (MPRI) et la Fédération croato-musulmane de Bosnie le 16 juillet 1996. Il fut remporté par la firme américaine au détriment des ses concurrents américains BDM International et SAIC après une évaluation des besoins militaires effectuée par l’Institute for Defense Analyses moyennant 400 000 dollars.

Le commencement des opérations prévues par le contrat est annoncé par la Maison Blanche le 9 juillet 1996 dans un communiqué de Bill Clinton :

" Je suis heureux d’annoncer le début du programme américain de formation et d’équipement des forces armées de la Fédération bosniaque. Le but de ce programme est d’aider la Bosnie dans sa capacité à se défendre et donc par ce biais à promouvoir la sécurité et la stabilité dans la région. Ce programme permettra aussi d’assurer la mise en place, après le départ de l’IFOR, d’un équilibre militaire entre les anciens belligérants de telle sorte qu’aucun d’entre eux ne puisse être tenté de reprendre les hostilités (...) MPRI conduira sa première session de formation pour les hauts responsables militaires en Bosnie dans approximativement 3 ou 4 semaines. Le transfert de près de 100 millions de dollars d’équipements militaires en Bosnie va aussi commencer bientôt. Les livraisons incluront des articles d’équipement individuel, du matériel de communication tactique, des armes et des munitions de petit calibre, des véhicules blindés de transport de troupes, des chars de bataille, des armes légères antichars et des hélicoptères. "

En fait, les équipements et les armes qui seront donnés à la Fédération croato-bosniaque seront bien plus importants que ceux annoncés grâce au soutien de l’Ummah islamique : les Emirats Arabes Unis donneront 36 canons de 105mm M56 avec leurs munitions et leurs pièces détachées, l’Egypte 12 canons de 130mm M59, 12 canons de 122mm D-30 et 18 canons antiaériens de 23mm ZU-23. Les donations des pays musulmans s’élèveront à 400 millions de dollars de matériels payés par l’Arabie Saoudite, le Koweït, le Sultanat de Brunei et la Malaisie.

Les Etats-Unis paieront enfin la construction de 51 canons de 122mm D-30 en Bosnie même comme le prévoit le contrat MPRI et donneront 400 camions de leurs surplus militaires stationnés en Allemagne.

Dans ce contexte, MPRI a surtout pour mission de transformer l’armée croato-bosniaque (les proportions étant de 69% pour les Bosniaques musulmans et de 31% pour les Croates) en une armée de type occidental aux standards américains OTAN. En éradiquant ainsi l’influence iranienne dans la région, les Etats-Unis parviennent par la même à remporter un marché pour MPRI et les entreprises d’armement américaines.

La position des pays européens fut très critique à cet égard. Les membres de l’Union européenne y étaient hostiles en majorité (sauf l’Allemagne) et un rapport confidentiel des responsables OTAN de la SFOR dénoncera les effets pervers du programme : il favorise la résistance serbe, l’agressivité musulmane et l’agenda séparatiste des croates. En effet, plusieurs responsables de la République de Serbie et du Monténégro feront savoir leur opposition aux projets américains en déclarant que les Etats-Unis préparent de ce fait la Bosnie pour une autre guerre.

La firme MPRI avait déjà " décroché ", en 1994, un contrat de " formation à la transition démocratique " au profit de l’armée croate, suite à la signature d’un accord de coopération militaire entre les Etats-Unis et la Croatie. L’accord stipulant que " en décidant de devenir un membre de la communauté des Etats démocratiques, la Croatie a entamé une transformation de son modèle militaire de type Belgrade-Moscou vers un modèle d’organisation qui repose sur des bases et des principes démocratiques ", le contrat de sous-traitance de la formation militaire est autorisé par le Département d’Etat pour la première fois dans le cadre de son programme de " Démocratisation des armées des pays de l’Est ".

Quand en mars 1994, le ministre croate de la défense, Gojko Susak, demande une assistance militaire aux Etats-Unis afin de " créer une armée démocratique qui pourrait le jour venu intégrer l’OTAN. " Les Croates ont déjà progressivement perdu, depuis le début de la guerre en 1991, un tiers de leur territoire au profit des Serbes, et l’armée croate (H.V. Hrvatska Vojska) est en très mauvais état. Le Pentagone recommande alors MPRI qui signe le contrat sous licence du Département d’Etat en septembre 1994. La mission de MPRI consiste à " éviter les excès et les atrocités dans les opérations militaires (…) et à informer sur le rôle d’une armée dans une société démocratique. "

Trois hauts responsables de la firme sont dépêchés sur place, il s’agit du général Carl Vuono, des généraux Edward Soyster et Crosbie Saint, respectivement directeur des opérations internationales, directeur des opérations militaires et responsable de la zone Europe de l’Est pour MPRI. Ces militaires à la retraite sont des généraux expérimentés puisque que Soyster a été directeur de la Defense Intelligence Agency (le service de renseignement militaire américain), Vuono chef d’Etat-Major de l’armée l’US Army pendant l’invasion de Panama et la guerre du Golfe et Saint commandant des troupes américaines stationnées en Europe (USCOMEUR) et père de la doctrine " Land Air 2000 " qui fut utilisée pour l’attaque de l’Irak en février 1991.

Les conseils et l’expertise de MPRI ont été très utiles à l’armée croate dans leur campagne de reconquête de la Krajina. Le chef d’état-major de l’armée croate, Zvonimir Cervenko avouera alors : " Pourquoi perdre du temps s’il existe des institutions mondiales qui peuvent être payées pour transférer rapidement le maximum de leur savoir-faire ? "
 

(3) Executive Outcomes et la " guerre clés en main "
 

Mais, la formation d’une armée peut vite se transformer en une assistance militaire déguisée au service d’un belligérant contre un autre. L’expertise militaire change alors de nature et les mercenaires refont leur apparition sous l’uniforme des conseillers. Le contrat ne stipule jamais en toute lettre l’implication militaire de la firme dans les combats mais, sur le terrain, les soldats de fortune reprennent du service.

A cet égard, Executive Outcomes s’est fait une réputation solide en la matière. Ces deux principaux contrats en Afrique, en Angola et en Sierra Leone, ont été des exemples parfaits de contrat de formation alibi qui occultaient en fait une véritable " guerre clés en main ".

Le premier contrat d’EO en Angola remonte à 1992, pour le compte de différentes compagnies pétrolières étrangères (Heritage Oil & Gas , Gulf Chevron, Ranger Oil) et angolaises (Petrangol et Sonangol) : la mission était de libérer les services de maintenance et d’équipement qui étaient tombés aux mains de l’UNITA dans la région de Soyo. En mars 1993, 50 hommes d’EO lancent une opération terrestre surprise sur Soyo avec le soutien aérien de 3 hélicoptères d’attaque russes et des moyens amphibies (2 brigades) appartenant aux Forces Armées Angolaises (FAA). Les installations pétrolières sont reprises après une semaine de combats mais, dès le retrait d’EO, l’UNITA reprend ses positions.

Le gouvernement angolais est pourtant très satisfait de la démonstration d’Executive Outcomes et décide d’engager la firme pour deux contrats successifs d’un an ; pour un montant de 40 millions de dollars par an, un des plus importants d’EO. Après avoir déployé entre 500 et 4000 hommes selon les sources, les objectifs sont définis : transformer le 16ème bataillon des FAA en une véritable unité opérationnelle capable d’affronter l’UNITA ; former une trentaine de pilotes d’hélicoptères au profit des FAA et enfin diriger les opérations de combat sur les lignes de front contre l’UNITA qui contrôle quelques 60% du territoire angolais dont la région diamantifère stratégique du Nord-Ouest (Lunda Norte à la frontière zaïroise). Selon Al Venter, journaliste de défense sud-africain spécialisé sur la question des mercenaires, EO aurait repris en 1994 les centres diamantifères de Saurimo et Canfunfo en ayant pris une part directe aux combats pour le compte du gouvernement contre l’UNITA : les habitants des zones de combats et le témoignage du colonel Duncan Rykaart (EO) le confirment. L’attaché de presse de l’ambassade d’Angola aux Etats-Unis niera formellement le 6 mars 1997, dans un article du Washington Times : les personnels d’Executive Outcomes " ont été impliqués une fois dans un combat, quand ils ont été directement attaqués. " Son homologue de l’UNITA, Malik M. Chaka, lui répondra le 10 du même mois : " il existe une montagne de preuves dans les journaux des 4 continents qui attestent d’une participation importante des mercenaires d’Executive Outcomes dans les combats – aussi bien terrestres qu’aériens – et dans des violations des droits de l’Homme en Angola. "

En effet, en août 1994, l’UNITA subit de sévères défaites et ne compte plus que 40% du pays sous sa coupe : les attaques des FAA, " conseillées " par les cadres d’EO, se concentrent sur les centres de commandement et de contrôle de l’UNITA et les aires minières qui lui fournissent le financement vital de ses achats d’armes par la filière zaïroise. Acculée, l’UNITA signe le Protocole de Lusaka en novembre 1994 puis continue de perdre du terrain après la reprise cruciale de Ndalatando en mai et de Canfunfo en juillet 1995 par les FAA.

Le contrat d’Executive Outcomes en Sierra Leone suit exactement le même schéma dans les mêmes conditions.

La guerre civile fait rage en Sierra Leone depuis 1991 : le National Patriotic Front de Charles Taylor se sert de la Sierra Leone comme d’une base arrière dans le conflit qu’il mène au Liberia. Il soutient en contrepartie le Revolutionary United Front, milice d’opposition armée composée d’adolescents et de paysans musulmans soutenus, en armes et en argent, par la Libye qui combat le régime de Valentine Strasser, arrivé au pouvoir par un coup d’Etat en avril 1992.

Dès lors, la junte au gouvernement décide d’utiliser des mercenaires pour " conseiller " son armée mal payée et peu sûre politiquement. En effet, les rebelles ont pris possession de la mine d’oxyde de titane, appartenant à la compagnie canadienne Sierra Rutile, ainsi que celle de bauxite, appartenant à Sieramoco, qui fournissent à elles seules 57 % des revenus officiels d’exportation du pays.

Le 10 mai 1995, c’est l’annonce officielle du contrat par le vice-président du Conseil National Provisoire de Direction : " une compagnie sud-africaine a été engagée pour fournir des services d’entraînement à l’armée de la République de Sierra Leone. " EO déploie 285 conseillers auprès des forces de Sierra Leone (RSLMF) et du gouvernement de Valentine Strasser moyennant 1,225 million de dollars par mois et quelques concessions minières vite revendues à Branch Energy.

" Je pense qu’ils nous sont très utiles, spécialement en ce qui concerne leurs tactiques " déclare le Lieutenant Saidu Marah des forces armées de Sierra Leone le 19 octobre 1995 (cité par Philip Winslow, Christian Science Monitor). La firme fait évacuer les rebelles du RUF des abords de Freetown en moins de deux semaines. L’ancien caporal Alfred Foday Sankoh, chef de guerre du RUF, réagit vivement : " La présence d’EO en Sierra Leone viole notre dignité nationale et notre souveraineté autant que cela handicape notre développement à partir du moment où ils sont payés sur les bénéfices des activités minières. " Sur le terrain, ses consignes sont claires : le RUF offre 2 000 dollars à qui peut capturer un mercenaire sud-africain vivant.

Mais EO se concentre par la suite spécifiquement sur les régions diamantifères, notamment dans les districts de Koidu et de Kono qui produisent près des deux tiers des gemmes du pays. Ils sont " nettoyés " dès le mois d’août grâce à de considérables moyens en équipement (hélicoptères de combat biélorusses, mortiers), à une capacité au combat de nuit et à une utilisation redoutable du renseignement. La plupart des bases rebelles du pays sont détruites au cours de combats d’une violence rare. La firme a du mal à cacher son implication directe dans les opérations. L’attaque de Bo par les rebelles du RUF au milieu de juillet 1995 amène l’évacuation des paysans locaux par des hélicoptères pilotés par des " sud-africains " (blancs) et plusieurs témoignages signalent des soldats noirs mais sud-africains sur les lignes de front. Le Père Andrew Mondeh, prêtre catholique de Koidu, témoignera en faveur d’EO : " Les Sud-Africains ont sauvé Kono (…) Avant qu’ils n’arrivent, les rebelles avaient pris la ville et nous avions tous fui. Maintenant, nous pouvons vivre à nouveau. " Le soutien de l’action d’EO en Sierra Leone est flagrant de la part de la population locale et de certaines ONG. Sur Internet, les News Groups fournissent aux supporters anonymes d’EO l’occasion de s’exprimer : " Elle [à propos d’un article critique d’une journaliste au sujet d’EO] est clairement mal à l’aise avec le fait que des soldats du régime de l’apartheid soient non seulement respectés mais aimés par les gens qu’ils ont libérés en Sierra Leone. Je suis content de ce malaise. "

Parallèlement, la situation économique du pays s’améliore entre 1995 et 1996 quand Executive Outcomes créé des conditions de stabilité qui attirent de nouveaux investisseurs étrangers et rendent possible le retour de ceux qui avaient fui les combats. Les créanciers internationaux décident alors de réduire de 20% la dette extérieure de l’Etat qui passe, pour la première fois en 5 ans, sous la barre du milliard de dollars. EO permet ainsi la tenue d’élections en mars 1996 qui portent Ahmed Tejan Kabbah au pouvoir et force le RUF à participer aux pourparlers qui aboutissent à la signature, le 30 novembre 1996 à Abidjan, d’un accord de paix. Depuis 1991, la guerre civile en Sierra Leone aura fait plus de 20 000 morts et le tiers des 4,5 millions d’habitants du pays a été déplacé.

Face au développement des contrats entre des mercenaires et des Etats membres de l’ONU, on aurait pu croire que le discours des organisations internationales se serait alignée sur celui du Haut Commissariat aux Droits de l’Homme. En fait, si la position officielle de l’ONU est de condamner l’utilisation des mercenaires, elle a recours à l’expertise de firmes privées ou soutient tacitement leur action dans certains pays. Les ONG se trouvent devant un dilemme équivalent : la nécessité de la sécurité de leur action et des populations civiles implique parfois une tolérance pragmatique et une action concertée avec les firmes sur le terrain.
 

b) Les organisations internationales
 

(1) La position ambiguë de l’OTAN et de l’ONU
 

Au cours d’une visite au secrétariat général international de l’OTAN, un responsable de la division des affaires politiques, monsieur Luc Fuchmann, a été interrogé sur la position de l’OTAN vis-à-vis des contrats privés tel que celui de MPRI en Croatie puis en Bosnie et sur la question de savoir comment se gérait la situation opérationnelle sur le terrain. Le fonctionnaire a déclaré que " l’opinion des Européens à ce sujet était très critique en ce qui concerne la prolifération des armes dans la région, que ces actions avaient lieu en dehors du cadre juridique de l’OTAN, en parfait respect des accords internationaux et notamment celui de Dayton et que les mouvements de troupes et de matériels, qu’ils proviennent des firmes ou de l’Etat contractant, devaient être notifiés à la SFOR. " Cette réponse diplomatique traduit toute l’ambiguïté des organisations internationales vis-à-vis de ce phénomène qui touche leurs Etats membres, qu’ils soient fournisseurs ou contractants de sociétés privées de main d’œuvre militaire ou sécuritaire. L’ONU elle-même a de plus recours aux services de ces firmes en soutien pour certaines de ses interventions extérieures.

Les Etats participants à des opérations militaires sous mandat international emploient déjà des firmes privées pour leur soutien logistique. Certaines agences des Nations unies telles que le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), l’UNICEF et le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) ont demandé les faveurs de la compagnie anglaise Defense Systems Limited (DSL). En 1992, DSL était le plus important fournisseur de personnels sous contrat pour les Nations unies en Yougoslavie (430 hommes en février 1995). Elle a fourni des officiers d’état-major, des ateliers de construction et de génie, des moyens de transport, du soutien en matière de communications et d’administration. De nouveau en 1994, Kofi Annan consultera la firme au sujet d’un projet pilote au Mozambique en collaboration avec T & L Sugar Estates et la Banque Mondiale.

Sur le terrain, la collaboration Casques Bleus – mercenaires peut être plus inattendue : en Sierra Leone, Executive Outcomes a fourni des renseignements et conduit une opération de sauvetage au profit d’observateurs des Nations unies qui étaient menacés par des rebelles pendant les élections de mars 1996.

David Isenberg, spécialiste de ces questions pour le Center for Defense Information basé à Washington, enjoint l’ONU de reconsidérer sa position sur les firmes transnationales de sécurité. A l’heure où les pays sont réticents à envoyer leurs propres troupes pour des opérations de maintien ou de rétablissement de la paix explique-t-il, " il y a peut-être un avantage économique pour les Nations unies à se pencher à nouveau sur le dossier. " En attendant, les firmes ont trouvé un avantage économique aux organisations internationales : une part du contrat d’Executive Outcomes en Sierra Leone a été réglée grâce aux subsides du Fonds Monétaire International après l’information et avec l’accord des puissances responsables de l’organisation financière. La seule justification apportée insistera sur la longueur de la guerre civile et ses effets dévastateurs sur l’économie du pays.

La position officielle de l’ONU est pourtant claire. Interrogé sur ce point le 12 juin 1997 au cours d’une conférence de presse, le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan a démenti les informations selon lesquelles il réfléchirait aux modalités pratiques permettant l’emploi de sous-traitants privés pour des interventions de paix sous mandat international. Il a malgré tout rappelé que, deux ans auparavant, les Nations unies avaient eu recours à l’expertise de DSL pour séparer les éléments armés des réfugiés à la frontière entre le Rwanda et le Zaïre et afin de sécuriser les zones où opérait le Haut Commissariat aux Réfugiés. " Ils ont fait leur travail (…). Récemment, je n’ai eu aucune autre discussion dans ce sens. "

Mais, parallèlement à l’utilisation des firmes de sécurité privées et à une réflexion sur leur emploi généralisé sous conditions, se développe un discours non officiel des Nations unies tenu par ses hauts responsables militaires sur le terrain. Ils montrent qu’il n’y a plus d’ostracisme et que les résultats des firmes priment sur toutes les autres considérations. Le général canadien Ian Douglas s’exprimera ainsi au sujet de la mission d’Executive Outcomes en Sierra Leone : " EO nous a apporté cette stabilité. Dans un monde parfait, bien entendu, nous n’aurions pas besoin d’une organisation telle qu’EO mais je répugne à dire qu’ils doivent s’en aller simplement parce que se sont des mercenaires. " De la même façon, Carl Bildt, l’ancien Haut Représentant des Nations Unies en Bosnie, reconnaît implicitement qu’un Etat peut sous-traiter la formation de son armée pour alléger la pression fiscale sur la population : " C’est une chose de donner des chars et de l’artillerie. Mais n’importe quelle personne ayant eu à former une armée sait que cela est seulement la petite partie du coût. C’est le coût de l’entraînement, de la formation, de la maintenance et de la modernisation des forces qui est un fardeau trop lourd. "
 

(2) Les ONG entre " condamnation publique et accommodation privée "
 

Les organisations humanitaires semblent avoir franchi le Rubicon en décembre 1992 pendant l’opération " Restore Hope " en Somalie. Les combats des clans rendaient très difficile l’action auprès des populations civiles. C’est alors que Médecins Sans Frontières a choisi d’enrôler 80 combattants locaux à Kismayo et que le Comité International de la Croix Rouge en recruta pour sa part 400 à travers tout le pays. " Les contacts entre humanitaires et privés de la sécurité s’intensifient et se banalisent " de telle sorte que, dès 1992, le quotidien Ouest France révélait que Bernard Kouchner, Secrétaire d’Etat à l’action humanitaire, avait approché Bob Denard pour qu’il constitue une force de protection des ONG en Somalie. Depuis, certaines ONG importantes (Comité International de la Croix Rouge, Care ou Goal) ont fait appel à Defense System Limited pour leur protection sur le terrain. De leur côté et en contrepartie, les ONG passent plus ou moins sous silence les dérapages des firmes sur le terrain.

Interviewée par Stan Correy sur la radio nationale australienne ABC le 15 juin 1997, Kirsten Sellars, une journaliste anglaise, spécialiste des activités d’Executive Outcomes, résume la situation des ONG face aux mercenaires :

" Quand les ONG ont résolument condamné les mercenaires, leurs services de communication à Londres, Dublin ou New York ont été interrogé sur la possibilité d’une collaboration opérationnelle entre les ONG et les mercenaires : ils ont tous répondu comme un seul homme que les mercenaires étaient les nouveaux colonisateurs du pauvre sud pour le profit du nord riche et que cela entamait la souveraineté et les ressources de ces pays.

Mais sur le terrain, vous entendez souvent une autre histoire. Par exemple, je parlais il y a peu avec un membre d’une agence d’aide humanitaire récemment revenu de Sierra Leone. Il me disait que si vous allez au Paddy Bar à Freetown, vous trouverez une multitude de personnes travaillant pour des ONG qui vous diront que des groupes comme Executive Outcomes sont efficaces, qu’ils apportent la sécurité et qu’ils sont préparés à expliquer le fait que certaines agences d’aide aient été amenées à travailler avec Executive Outcomes.

En fait vous avez une sorte d’acceptation privée des organisations mercenaires sur le terrain et nous savons d’ores et déjà qu’au moins une ONG très importante a travaillé en 1995 en Sierra Leone sous la protection d’Executive Outcomes. Les gens qui ont visité la zone où opérait cette ONG dans le but de réinstaller plus de 8 000 réfugiés civils assurent qu’EO n’a pas été payée pour ses services mais qu’ils n’auraient pas pu travailler sans son aide. "

Les ONG sont même associées aux réunions de coordination des activités de mercenaires en Afrique qui se déroulent sous l’égide de la DIA.

Mais les firmes tentent aussi de se rapprocher des ONG afin de se construire une image plus respectable. Le machiavélique Eeben Barlow, fondateur et directeur d’EO jusqu’en juillet 1997, l’a bien compris et Executive Outcomes l’a mis en pratique en Angola et en Sierra Leone. La firme a escorté des convois humanitaires et a même installé des dispensaires. Elle a de plus été diplômée par Children Associated with the War, une ONG sierra léonaise, en remerciement pour lui avoir livré des enfants victimes de la guerre, dont des enfants-soldats nécessitant une assistance psychologique. EO a fait beaucoup de publicité autour de ce diplôme dont une copie a été remise au rapporteur spécial des Nations unies sur les mercenaires lors de sa visite en Afrique du Sud.

De son côté, MPRI se vante d’avoir permis la livraison de plus de 900 millions de dollars d’aide alimentaire et de matériel médical en direction de l’ex-Union soviétique au cours des cinq dernières années par le biais d’un contrat avec le Département d’Etat américain.

Mais, il reste que les clients privilégiés et réguliers des sociétés transnationales de sécurité sont en majorité des compagnies qui travaillent dans des pays instables et qui entendent protéger leurs intérêts et leurs personnels des effets de la guerre. Cette demande spécifique est intéressante en ce sens qu’elle peut donner lieu à une politique définie de parti pris dans un conflit ou tout du moins à la participation active des conseillers dans la lutte " anti-terroriste " menée par le gouvernement qui les emploie.
 

c) Les acteurs privés
 

(1) La " militarisation " du secteur des hydrocarbures et des minerais stratégiques : vers un contrôle décentralisé des ressources ?
 

L’interaction entre les intérêts miniers ou pétroliers des firmes privées et l’utilisation de mercenaires a toujours été une constante en Afrique. Mais paradoxalement, la tendance à la militarisation de l’action des compagnies (pour leur protection ou pour des opérations offensives préventives) se généralise. En Amérique Latine, en Asie et en Afrique, la collusion firmes-mercenaires-gouvernement devient une constante inquiétante.

Le carnet des clients de Defense System Limited est impressionnant : Broken Hill Proprietary Petroleum of Australia, British Petroleum, Shell, British Gas of the United Kingdom, Amoco, Chevron, Ranger Oil of Canada, De Beers, etc.

Pour ne prendre qu’un exemple emblématique, l’action de DSL en Colombie au profit de BP est révélatrice. La compagnie pétrolière anglaise extrait du brut sur le site de Casanare, le plus grand gisement jamais découvert depuis 20 ans dans l’hémisphère sud (aux pieds des Andes), en tant qu’opérateur principal pour le compte du gouvernement. La firme est le premier investisseur du pays. La guérilla intérieure possède avec BP une cible de choix pour faire pression sur le gouvernement avec lequel elle est en lutte depuis plus de 30 ans (attaques de pipelines, de derricks). En 1995, un accord de 3 ans pour un montant de 60 millions de dollars est donc signé entre British Petroleum et le ministère de la défense colombien. Il prévoit la mise à disposition d’un bataillon de 150 officiers, de 500 soldats et d’une unité mobile pour protéger et surveiller la construction du pipeline de 800 km destiné à évacuer le brut de BP jusqu’aux côtes carribéennes. BP fait de son côté appel à DSL, qui crée une filiale locale Defense System Colombie (DSC), pour former ses propres personnels et ceux qui sont mis à sa disposition par le gouvernement. Le contrat (70 millions de francs) consiste en un entraînement qui ressemble beaucoup plus à de la lutte anti-guérilla et antidrogue qu’à de la protection passive : les Colombiens sont formés à la technique américaine, éprouvée au Vietnam, du " draining the fish tank " qui consiste à frapper les sympathisants d’une guérilla pour en priver le soutien de la population locale.

Quand des exactions sont commises sur la population locale, des paysans hostiles aux activités de BP sur leur environnement, on montre du doigt DSC. En juillet 1997, 34 paysans sont retrouvés morts dans la province de Guaviare (région de jungle au sud du pays) après un massacre qui a duré 5 jours et 4 autres à Miraflores le 18 octobre 1997 ; la population et les observateurs dénoncent l’implication de l’armée et de ses conseillers dans la torture et les meurtres de paysans accusés de collaborer avec la guérilla ou les trafiquants de coca. Daniel Bland, responsable d’une organisation de défense des droits de l’homme en Colombie, déclarera : " Dans tous les témoignages que nous avons reçus, toute forme de protestation contre les activités de BP entraîne systématiquement des persécutions et des menaces de mort chez les leaders. " La coopération entre BP et l’armée colombienne est très poussée puisque des hommes de BP ont transmis des photographies des meneurs et des synthèses de renseignement sur eux aux autorités compétentes. Les enquêtes révèlent que les mercenaires de DSL Colombie fournissent " une équipe d’entraînement pour une police secrète " qui n’a rien à voir avec la protection des champs pétrolifères de BP : un ex-conseiller de DSC déclarera que " l’entraînement a débuté en juin 1996 " et que la police colombienne avait été formée au " maniement des armes, au tir de type sniper et au combat en localité ". La police colombienne est pourtant une des structures les plus critiquée pour son action " anti-terroriste " et ses violations flagrantes des droits de l’homme. Le mercenaire poursuit en notant que les instructeurs portaient des uniformes de la police colombienne et que " les locaux étaient conscients [qu’ils] étaient des mercenaires (…) et que certains hommes venaient directement du Mozambique où DSL entraînait l’armée locale au combat anti-guérilla. C’était [en Colombie] une opération de mercenaires. " Alastair Morrisson, le président fondateur de DSL, a nié catégoriquement l’utilisation d’armes et d’uniformes de policiers locaux.

Cette militarisation de l’exploitation des matières premières stratégiques tend à se développer dans le monde entier. EO, par l’entremise de Life Guard, protège depuis 1992 en Sierra Leone la compagnie Sierra Rutile - une joint venture entre Consolidated Rutile (Brisbane, Australie) et Nord Resources (Etats-Unis) - dont les mines avaient été occupées par le RUF. Brian Calver, managing director de Sierra Rutile, expliquera à Stan Correy, sur la Radio Nationale Australienne ABC, le 4 août 1996 : " EO a été très utile pour repousser le RUF et cela a mené à des élections. " Il poursuit en évoquant l’avenir minier pour les compagnies en Afrique. Pour lui, il passe par de " propres forces de sécurité armées " car " [je] pense que c’est un facteur réducteur de risque. Nous avons besoin d’avoir notre propre sécurité. "

Executive Outcomes s’est fait une spécialité de cette protection des intérêts privés des compagnies minières et pétrolières : Sonangol, Gulf Chevron, Petrangol et Ranger Oil en Angola pour un montant total de 30 millions de dollars ; en Ouganda avec Saracen International pour le compte de Branch Mining ;

Au Soudan, où les troupes gouvernementales protègent la société pétrolière canadienne Arakis ; au Nigeria, où Shell vend des armes en bonne intelligence au gouvernement pour assurer sa sécurité ; en Inde, où la police indienne protège Enron, une multinationale américaine d’extraction de gaz naturel, contre la subversion des paysans locaux ; dans la province d’Irian Jaya, où des troupes indonésiennes assurent la sécurité de Freeport McMoran l’opérateur de la plus grande mine d’or à ciel ouvert et ont tiré sur une manifestation qui avait menacé de bloquer l’entrée de la mine ; en Birmanie, où l’armée force des paysans locaux à travailler à la construction d’un pipeline pour l’évacuation du gaz extrait par Total et Unocal de Yadana à la mer d’Andaman ; en Bolivie, où l’occupation des mines d’or appartenant à la société canadienne Vista Gold par des mineurs et des indigènes qui protestaient contre les atteintes faites à l’environnement et leurs conditions de travail, a été réprimée dans le sang en décembre 1996, etc.

La tendance devient systématique et permanente. Les gouvernements profitent de la présence des firmes de sécurité au service des compagnies étrangères stationnées dans le pays pour améliorer la formation de ses forces au combat et/ou au maintien de l’ordre. Le pays peut ainsi régler ses propres problèmes intérieurs tout en protégeant ses revenus financiers largement dépendants de l’exploitation des ressources par les opérateurs privés. L’étude de ces pratiques montre aussi que les firmes profitent de leur nébuleuse d’actionnaires et de participations croisées dans des compagnies minières pour protéger leurs propres intérêts économiques et pour obtenir d’autres concessions en contrepartie de leurs services.
(2) La sécurité et la conquête des marchés émergents
 

Les secteurs d’activités sont assez diversifiés et ils ne se limitent pas uniquement aux ressources naturelles : BTP, téléphonie, eau, électricité, banques, etc. Bien entendu, toute entreprise opérant dans un pays instable peut avoir recours aux mercenaires pour assurer sa sécurité ou pour faire pencher le cours d’un conflit interne en sa faveur. Ainsi, DSL se vante sur son site Internet d’avoir des clients aussi importants que Bechtel & Morrisson (deux géants du BTP américain), Paribas et le Crédit Lyonnais.

Géolink, une société française de téléphonie par satellite, a engagé par l’intermédiaire de Fernand Wibaux et de la DST, des mercenaires serbes au Zaïre en décembre 1996. Une centaine de militaires serbes sous les ordres du colonel " Dominic Yugo " s’installent à Kisangani afin de prêter main forte aux militaires zaïrois fidèles à Mobutu qui s’apprêtait à lancer un appel d’offre pour couvrir le réseau téléphonique d’un des plus vaste pays d’Afrique.

La demande de sécurité est donc très diversifiée. Elle provient des Etats, des organisations internationales intergouvernementales ou des ONG ainsi que des compagnies privées. Les services requis sont tout aussi différents selon le contractant et la situation du pays mais ils laissent apparaître un hiatus entre la fonction manifeste des firmes transnationales de sécurité et leur fonction latente. En effet, l’offre répond à des besoins militaires plus ou moins précis et plus ou moins avouables mais on constate une autonomie relative et une latitude d’action différenciée selon les firmes de mercenaires. La question étant de savoir si elles servent leurs intérêts, ceux de leur mandataire ou ceux de leur gouvernement d’accueil. Une analyse plus poussée des firmes, de leur origine et de leurs motivations est indispensable pour répondre à ces interrogations.


    LES RELATIONS ENTRE LES ETATS ET LES FIRMES
    Les observateurs de l’action des firmes transnationales de sécurité, qu’ils soient des contempteurs ou des partisans, limitent souvent leur jugement à des exemples précis de dérapages ou de réussites des différentes firmes. En fait, le monde de la sécurité privée est très hétérogène. Il l’est de part les conditions particulières qui ont présidé à la naissance ou au développement de chacune des firmes (en plus des causes générales que nous avons étudiées dans la première partie), de part leur structure et leurs hommes, leurs moyens et leur degré d’indépendance politique dans la réalisation de leurs contrats.

    En fonction de tous ces paramètres, on peut établir une typologie des firmes transnationales de sécurité et distinguer 3 catégories :

    1. La firme multinationale autonome, dotée d’un réseau puissant de sociétés dont les activités vont de l’exploitation minière à la formation militaire en passant par le transport, la logistique et au déminage. Il s’agit de la forme la plus achevée du mercenariat moderne mondialisé, seule Executive Outcomes peut prétendre appartenir à cette classe.
    2. Les entreprises de mercenaires sous influence d’un pays qui pilote plus ou moins ses opérations. Celles-ci n’agissent que dans le cadre des intérêts de la dite nation. En contrepartie, le gouvernement consent à ignorer et à couvrir les activités " autonomes " de la firme. Elles sont en majorité anglaises mais ce comportement se retrouve aussi en chez d’autres pays.
    3. Enfin, les compagnies américaines sous licence dont la dépendance vis-à-vis du gouvernement hôte est totale. Elles agissent sur autorisation de l’administration fédérale et selon des préoccupations de politique extérieure (étrangère ou commerciale).
    Ces trois types sont issus de traditions et de contextes spécifiques qu’il faut étudier séparément.
     

    A. Les firmes de mercenaires : outils de politique extérieure pour les Etats hôtes.
     

    En plus de satisfaire des préoccupations budgétaires internes en organisant la sous-traitance de certaines opérations relatives à la défense ou à la sécurité, l’exportation des services des sociétés de mercenaires permet aux gouvernements hôtes d’exercer une influence plus discrète sur les pays contractants.

    L’action des firmes de sécurité et d’assistance militaire est en effet trop sensible pour échapper au contrôle des Etats qui les accueillent, et ce n’est en fait que rarement le cas. Les Etats possèdent ainsi une tutelle plus ou moins forte sur leurs activités et les pratiques oscillent entre l’acceptation tacite des contrats, le feu vert explicite et même des licences publiques d’autorisations.

    Les compagnies agissent ainsi sous le couvert de leurs Etats hôtes avec plus ou moins de latitude et de marge de manœuvre. En contrepartie, les gouvernements profitent de ce formidable levier pour réaliser certains objectifs de politique étrangère ou pour appuyer leurs entreprises à l’exportation.
     

    1. Deux exemples de cas limites : la France et Israël
     

    a) La France et le groupe Défense Conseil International
     

    Un rapport de la Commission des Droits de l’Homme des Nations unies daté du 20 février 1997 opère certains rapprochements troublants : " Les Etats-Unis ont leur Military Professional Resources Incorporated , la Grande Bretagne Defense Systems Limited, l’Afrique du Sud Executive Outcomes, la France sa COFRAS (…). " Bernales Ballesteros décrit donc la COFRAS (filiale du groupe Défense Conseil International) comme entrant dans la catégorie des compagnies privées de mercenaires au même titre qu’Executive Outcomes ou DSL.

    La COFRAS appartient au groupe Défense Conseil International. Les filiales de DCI sont chacune spécialisée dans un domaine précis : COFRAS (Terre), NAVCO (Marine), AIRCO (Aéronautique), DESCO (Armement), STRATCO (Conseil, audit et études de défense) et enfin Financière de Brienne (Aide aux PME à l’exportation). Le groupe DCI est une société anonyme de droit privé au capital de 140 millions de francs, son actionnaire principal est l’Etat français (50%, les autres participations étant partagées entre les offices de ventes et les sociétés de commercialisation des armements français).

    Le groupe comprend 1 200 employés et a dégagé un chiffre d’affaires de 900 millions de francs en 1997. La mission principale de DCI est d’agir, sous la double tutelle du ministère de la Défense et du ministère de l’Economie et des Finances, en faveur du " transfert et de la mise en valeur du savoir-faire technique et opérationnel de la Défense française au profit d’Etats étrangers amis. "

    La COFRAS (Compagnie Française d’Assistance Spécialisée) a été créée en 1972 pour répondre aux besoins de formation et d’assistance technique de l’Arabie Saoudite, dans le prolongement du contrat AMX-30 de GIAT. Plus ancienne filiale du groupe, la compagnie a diversifié ses activités, elle emploie plus de 500 personnes et réalise un chiffre d’affaires de 250 millions de francs. Son action se situe à trois niveaux : formation opérationnelle et technique des spécialistes (tous domaines terrestres et aéroterrestres et service de santé) ; assistance technique à l’emploi des forces (entraînement et conseil) et soutien technique des matériels terrestres. Sa zone de prédilection est le Moyen-Orient (Arabie Saoudite, Qatar, Emirats Arabes Unis, Koweït) mais elle " a entrepris de développer ses activités sur de nouveaux marchés, notamment en Amérique du Sud et en Asie du Sud-Est. " La tutelle de la COFRAS est renforcée : ministère de la Défense, Etat-Major de l’Armée de Terre et Délégation Générale pour l’Armement. Ses personnels sont des militaires en service détaché volontaire ou des civils sous contrat et ils agissent sur " lettre de mission " du ministère de la Défense dans le cadre d’un contrat d’armement ou d’une action définie au préalable. En 1995, Conseil International et Développement (CIDEV) est créee pour les " activités de réhabilitation économique et sociale de pays amis " ; le 1er novembre 1997, elle devient un département de la COFRAS et mène des études et des actions s’intégrant à des programmes de retour à la paix (reconversion et formation de personnels militaires, déminage, dépollution de zones, contrôle qualité, démobilisation et réinsertion, etc.)

    Mais peut-on dire de DCI ou de COFRAS qu’elles sont des organisations de mercenaires comparables à Executive Outcomes ? Un responsable commercial de la COFRAS, interrogé à ce propos, répond catégoriquement non, pour plusieurs raisons.

    1. Le caractère public des tutelles et de l’actionnariat du groupe et de ses filiales interdit de qualifier les personnels DCI de mercenaires.
    2. De plus, les soldes COFRAS sont inférieures aux soldes outre-mer versées à n’importe quel militaire agissant à l’étranger.
    3. Le statut des personnels militaires d’active ne permet pas non plus de faire la confusion : les militaires servant au titre de la COFRAS sont des personnels d’active détachés temporairement, ils ne peuvent en aucun cas être mêlés à des combats.
    En définitive, les compagnies françaises du groupe DCI sont des auxiliaires du ministère de la Défense qui lui fournissent un soutien efficace et peu onéreux du point de vue technique. Il est clair que cela a aussi un avantage concernant la politique étrangère française et le soutien des exportations.
     

    b) Israël
     

    Le cas israélien est plus complexe. Il s’agit d’une firme privée sous-tendant de véritables activités mercenaires mais elle est encore très limitée dans ses activités comme dans ses capacités d’action. La tradition du Mossad et de la politique étrangère hébreu faisant que le contrôle effectif de la compagnie interdit sa transformation en structure autonome. Les contrats de Lev’Dan sont assez discrets mais ils sont très représentatifs du dilemme des compagnies de mercenaires, prises entre les intérêts de politique étrangère de leur pays et leur volonté d’agir pour leur propre compte.

    On a trouvé des traces de l’action des soldats de fortune de Lev’Dan au Congo Brazzaville, au cœur de la guerre civile qui opposa, à partir de 1994, les " Zoulous " de Pascal Lissouba et les " Cobras " de Sassou N’Guesso. Afin de renforcer ses moyens militaires, Lissouba fait appel à la firme israélienne dirigée par le général Ze’ev Zakrin, fondateur de la célèbre milice de Haddad au Sud Liban qui fut responsable des massacres de Sabra et Chatila. Une trentaine de mercenaires sont engagés pour former les Zoulous moyennant 2 500 dollars par mois ; le montant total du contrat étant évalué à 50 millions de dollars. L’exemplaire du Time daté du 26 mai 1994 annonce que Lev’Dan assurait aussi la propre sécurité de Pascal Lissouba moyennant un achat d’armement israélien pour un montant total de 20 millions de dollars.

    Malgré des renforts sud-africains, croates, ukrainiens et russes ainsi que l’apport d’hélicoptères Mi-8 et Mi-24, l’échec de l’opération est total. Pourtant, Lev’Dan, filiale de la compagnie israélienne Kardan Investment, spécialisée dans le commerce du diamant (Pointe-Noire et Brazzaville sont des plaques tournantes de la contrebande de diamants angolais et zaïrois) obtient la moitié du permis pétrolier d’exploration Marine III dans un joint-venture avec les compagnies Isramco et Israël Petroleum Corporation. Après un versement de 10 millions de dollars et des " compensations agricoles ", les difficultés de trésorerie de Lissouba l’obligent à régler le reste de la somme du contrat de 50 millions de dollars en hydrocarbures…

    De la même façon, il semblerait que Laurent-Désiré Kabila ait tenté de conclure un contrat avec la compagnie de sécurité israélienne Silver Shadow, dirigée par un ancien lieutenant colonel de Tsahal, Amos Golan. L’objectif était de mettre sur pied une unité de protection du président avec blindés, mitrailleuses Neguev et fusils Galil et Uzi. Selon les quotidiens Ha’aretz et La Libre Belgique, le contrat aurait été refusé par le gouvernement israélien du fait de " l’instabilité du régime en proie à des conflits intérieurs. "
     

    2. La Grande-Bretagne
     

    a) La tradition anglaise du mercenariat
     

    La Grande Bretagne est une vieille nation qui a une longue expérience du mercenariat. Elle est le berceau historique de la forme moderne du mercenariat dont elle a toujours su tirer des bénéfices pour ses propres objectifs de politique étrangère. Le Royaume-Uni est l’objet de sarcasmes continus de la part des spécialistes : un site Internet américain entièrement consacré aux mercenaires définit même le mercenariat comme : " Ce qui implique un gouvernement étranger dans la location de services de citoyens (anglais), au travers d’une compagnie légale approuvée par leur gouvernement (anglais). Ces compagnies de sécurité ou d’évaluation des risques sont souvent dirigées par un amiral ou un général retraité qui a pris ses contacts avec les gouvernements étrangers quand " il travaillait pour la Reine ". Pour le gouvernement (anglais), ces activités ont l’avantage de pouvoir être niées en cas de problème. "

    L’immense empire colonial anglais doit en effet beaucoup à l’action des mercenaires. La Compagnie des Indes à elle seule entretenait à son apogée plus de 190 000 hommes. Ces derniers furent très utiles au moment de la révolte des cipayes en 1857. Pour venir à bout des mutins, les troupes anglaises font appel à des contingents de Sikhs et de Gurkhas, mis à disposition de la Couronne par le maharadjah du Népal. Plus tard, en 1948 avec l’indépendance de l’Inde, un accord entre les gouvernements britanniques, indiens et népalais revient sur cette pratique en stipulant que 12 des 20 régiments Gurkhas resteraient aux Indes tandis que 8 seraient maintenus au service du Royaume-Uni, en Malaisie et à Hongkong notamment. Désormais incorporés dans l’armée de terre au même titre que les SAS, les Gurkhas sont au nombre de 3000.

    La Grande Bretagne continuera pourtant de favoriser le développement du mercenariat anglais dont le fonds de commerce est la gloire des SAS. En 1967, le gouvernement britannique autorise la création par David Stirling, le fondateur historique des SAS, de la Watchguard Organization dont le siège social se trouvait à Guernesey. Officiellement, l’entreprise propose des services de protection aux personnalités politiques. En réalité, la Watchguard entraîne des mercenaires et les déploie au gré des intérêts du Foreign Office. En Zambie, au Sierra Leone, à Abu Dhabi où ils protègent le cheik Zayid et conseillent ses services spéciaux en 1968, ou à Mascate pour établir un plan de lutte contre la guérilla marxiste du Dhofar. Ces liens quasi organiques entre les intérêts britanniques et les hommes de la Watchguard constituent le secret de la longévité de l’entreprise et la postérité de cette forme très anglaise de " pilotage " des firmes de sécurité et d’assistance militaire.
     

    b) Des compagnies anglaises sous influence
     

    La Couronne a depuis perdu son empire mais ces pratiques restent ancrées dans la politique du Foreign Office. Le peu de motivation du gouvernement anglais à légiférer sur la question des mercenaires et la prolifération des firmes de sécurité sur son sol sont révélateurs de la permanence d’un état d’esprit pragmatique en la matière.
     

    (1) Les Gurkhas Security Guards Limited (GSG)
     

    En février 1995, le Colonel Robert Mackenzie, ancien des forces spéciales américaines au Vietnam et mercenaire bien connu, et Nick Bell, un des directeurs de Gurkha Security Guards (GSG) composé d’ancien Gurkhas de l’armée anglaise, sont envoyés en Sierra Leone pour améliorer l’entraînement des forces gouvernementales : Mackenzie meurt sous les balles des rebelles cannibales qui le dévorent en 1995. Le Foreign Office britannique met un terme à l’opération de peur d’être accusé de soutenir l’opération et d’avoir, le cas échéant, à évacuer les mercenaires anglais. Il préfère laisser toute latitude à Executive Outcomes qui est au même moment en tractations avec le gouvernement de Strasser

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    (2) Defense Systems Limited (DSL)
     

    En 1981, Alastair Morisson, qui fut commandant en second du 22ème régiment SAS et président directeur général de l’entreprise allemande d’armement Heckler & Koch, fonde Defense Systems Limited. La compagnie emploie plus de 5 000 personnes dans une trentaine de pays pour des missions de sécurité à usage de firmes privées et de différentes ambassades occidentales, pour des opérations de soutien et de déminage au profit de l’ONU ainsi que pour la formation de forces militaires et policières dans quelques anciennes colonies de la Couronne : le Mozambique, le Sri Lanka, le Botswana, Singapour, le Sultanat de Brunei et la Papouasie Nouvelle Guinée.

    DSL est contrôlée par la Hambros Bank et son siège social se trouve à quelques mètres de Buckingham Palace. Ses relations avec le Foreign Office et les autorités anglaises sont aussi excellentes que celles qui unissent la firme aux fonds de pension phares de la City (NatWest Ventures et Phonex Funds Managers Limited). Le premier président de son conseil d’administration fut le Vicomte Gilbert Monckton de Brenchley, titulaire éminent de l’ordre de l’Empire britannique. Les activités de DSL sont d’autant plus légitimes pour Londres que ses clients privés privilégiés sont de grandes entreprises anglaises telles que British Petroleum, Shell, British Gas of the United Kingdom et bien d’autres.

    Pourtant, certains scandales autour de la firme mettent mal à l’aise le Foreign Office. L’affaire colombienne (cf. première partie) a montré les limites du soutien officiel aux opérations des mercenaires anglais. De la même façon, quand 103 soldats de fortune, dont 45 Gurkhas de DSL, sont expulsés d’Angola le 16 janvier 1998 suite à la dissolution de la filiale de DSL en Angola par décret du gouvernement de Luanda, la réaction du Foreign Office est assez discrète et laconique. Le rachat de DSL en avril 1997 par le groupe américain Armor Holdings dont le directeur est Richard Bartlett, membre éminent du Forum Economique Mondial de Davos, lui fournit un alibi imparable.
     

    (3) Sandline International
     

    Précédemment appelée Plaza 107, Sandline International a été enregistrée sous ce nom en 1996 en Grande Bretagne et aux Bahamas par Timothy Spicer, un ancien lieutenant-colonel des Scots Guards, héros de la guerre des Malouines et ancien porte-parole des forces des Nations unies en Bosnie. Sandline est ensuite notée comme une compagnie cliente du holding Plaza 107, établit en 1994 pour fournir des services de représentation aux multinationales et appartenant à Michael Grunberg, au même titre que Heritage Oil & Gas la compagnie de Anthony Buckingham.

    La position britannique est plus difficile en ce qui concerne Sandline International. En effet, la compagnie est enregistrée au Royaume-Uni mais elle est apparentée à Executive Outcomes, ce qui lui confère une notoriété et une indépendance relative très embarrassantes. Cela n’empêche aucunement le Foreign Office de soutenir certaines de ses actions, ou tout du moins de les couvrir, quand il ne s’agit pas d’opérations directement pilotées pour le compte des intérêts anglais. La récente mise en cause de Londres dans les activités de Sandline en Sierra Leone est un exemple flagrant.

    Suite à des révélations des quotidiens canadiens Toronto Globe (1er août 1997) et Vancouver Sun (2 août 1997), Sandline est accusée de fomenter un coup d’Etat dans le but de réinstaller Ahmad Tejan Kabbah, chassé du pouvoir en mai 1997 par le lieutenant-colonel Johnny Paul Koroma et sa junte. Le gouvernement en exil du président élu démocratiquement aurait demandé le 8 juillet 1997 à un homme d’affaire indien résidant au Canada, Rakesh Saxena, de recruter des mercenaires pour former les milices Kamajors fidèles à Kabbah dans la perspective d’un contre-putsch. Saxena, propriétaire d’une mine de bauxite en Sierra Leone par le biais de sa compagnie Jupiter Mining Corp., fait alors appel à Spicer pour l’opération. Des discussions et des préparatifs se seraient tenus en Guinée voisine mais ce scoop canadien aurait fait échouer la tentative en alertant les sbires de Koroma. Mais à la fin de l’année 1997, Baffour Ankomah, envoyé spécial du magazine New African, certifie avoir vu des mercenaires blancs (des pilotes) aider les militaires nigérians de l’ECOMOG dans leur guerre contre la junte de Freetown qui aboutira au retour de Kabbah le 10 mars 1998…

    Enfin Reuters, dans une dépêche datée du 2 mai 1998, annonce que Sandline International a livré des armes et des munitions et a formé 40 000 soldats au profit de Kabbah. L’affaire fait grand bruit dans les couloirs du Foreign Office car Sandline, accusée d’avoir violé l’embargo sur les armes au terme de la résolution 1132 du conseil de sécurité des Nations unies d’octobre 1997, déclare avoir eu l’assentiment des autorités anglaises pour son opération. Le Sunday Times reprend les informations de Reuters et ajoute que le retour de Kabbah favorise par la même occasion la reprise des contrats miniers entre Londres et son ancienne colonie. Il met de plus en cause le Haut Commissaire anglais en Sierra Leone, Peter Penfold, pour avoir directement traité avec Timothy Spicer et Sandline.

    Bien entendu, le Foreign Office nie catégoriquement un quelconque " feu vert ". Sandline précise alors qu’effectivement elle n’a pas eu d’autorisation " ministérielle " mais que les responsables du Foreign Commonwealth Office (FCO) étaient au courant et avaient donné leur aval alors que plusieurs discussions au Foreign Office et au ministère de la défense britannique avaient eu lieu au sujet de l’opération militaire. Robin Cook promet qu’une enquête publique indépendante sur les livraisons d’armes sera menée par le British Customs and Exercise Department et demande à tous ceux qui étaient informé de l’affaire de démissionner sur-le-champ. Une perquisition au siège de Sandline à Londres permet de retrouver des traces du contrat entre la firme et le président Kabbah qui prévoyait un paiement de 10 millions de dollars et quelques concessions de diamants.

    Tony Blair, dans une déclaration du 11 mai 1998, insiste sur le fait que quoi qu’il se soit passé, cela a contribué à restaurer un président élu démocratiquement. Il tente de replacer les événements dans leur contexte politique en arguant d’un travail commun entre le Royaume-Uni et l’ONU pour voir le retour de Kabbah au pouvoir. Il réaffirme sa pleine confiance en la personne de Penfold qui " a fait un superbe travail dans la gestion des conséquences du coup d’Etat militaire. " L’opposition crie au scandale et au viol de l’embargo des Nations unies. Menzies Campbell, porte-parole des libéraux démocrates chargé des affaires étrangères, dénonce l’attitude du premier ministre qui tend à " dire que la fin justifie les moyens, et ce principe est très dangereux, spécialement en matière de politique étrangère. "

    Le Sunday Times publie alors des photos d’un hélicoptère de Sandline International appontant sur le Her Majesty Ship Cornwall comme une preuve incontestable du soutien des forces britanniques. Cook répond que le bâtiment anglais avait une mission uniquement humanitaire qui consistait à envoyer des médicaments dans des zones lointaines du pays.

    Côté sierra-léonais, pas de démentis mais des justifications et des remerciements. Le ministre de l’information de Sierra Leone, Julius Spencer, déclarera ainsi quelques jours plus tard : " Je dois malgré tout dire que si le gouvernement britannique et les représentants anglais officiels en Sierra Leone ont été impliqués dans les livraisons d’armes, alors le peuple anglais doit être fier de ses dirigeants. " Septimus Kaïkaï, porte-parole de la présidence, renchérit par la suite : " Après tout, tous les efforts appelaient au départ de la junte et la force était en fait la dernière option suggérée par la communauté internationale. Alors pourquoi tant de bruit au sujet de ces mercenaires et de ces armes. " La presse de Freetown soutient aussi la même idée, la une du journal The Democrat titre " Bravo Penfold, bravo la Grande Bretagne, Penfold est un véritable ami de la Sierra Leone. "

    Après avoir tenté de minimiser le rôle de Sandline et grâce à de nouvelles sources proches du Foreign Office, la presse anglaise change de perspective en accusant les autorités américaines d’avoir été informées en temps réel des opérations de la firme sur le terrain. James Rubin, porte-parole du Département d’Etat, confirme ces allégations en avouant que l’ambassadeur américain en Sierra Leone, John Hirsh, rendait périodiquement compte au Département de la Défense des activités de Sandline ; mais il nie avoir eu connaissance des livraisons d’armes. Un officier américain du Pentagone déclarera même sous le sceau de l’anonymat que suite au coup d’Etat et aux exactions de la junte, " les seules personnes qui voulaient faire quelque chose, c’était Sandline. "

    Cette connexion américaine dans l’affaire de Sandline en Sierra Leone n’est pas du tout fortuite. Les relations du gouvernement des Etats-Unis avec les entreprises de mercenaires sont parmi les plus développées au monde. Elles sont officielles et officialisées par le biais de licences d’exportation de main d’œuvre sécuritaire délivrées par le Département d’Etat.
     

    3. Les Etats-Unis
     

    Les Etats-Unis ont dès leurs origines été très réticents à s’impliquer dans la gestion des affaires internationales. Repliés sur leur modèle de société, les Américains ont souvent prôné la retenue et l’isolationnisme face à leurs dirigeants, trop enclins à exporter l’american way of life. La doctrine Monroe, charnière entre la fin du XIXème siècle et le XXème siècle, en est le parfait exemple, la formule " l’Amérique aux Américains " résume cet état d’esprit. Intervenant uniquement quand leurs intérêts sont menacés, notamment en Europe pendant les deux guerres mondiales, Washington craint depuis toujours les " foreign entanglements " qui entraveraient sa liberté d’action.

    Après la période exceptionnelle de guerre froide qui voit une présidentialisation inédite du régime politique américain, l’Oncle Sam tend à revenir à des préoccupations de " domestic policy " et à un système plus équilibré dans lequel le Congrès retrouve ses pouvoirs constitutionnels et l’opinion publique américaine fait pression pour recentrer les objectifs politiques du pays. Dans cette nouvelle configuration des forces internes, les Etats-Unis se montrent d’autant plus réticents à intervenir militairement que les sondages et le Congrès s’y opposent fortement.

    Le recours à des compagnies privées est alors un moyen commode de contourner les autorisations budgétaires du Congrès et d’éviter les réactions défavorables de l’opinion face aux pertes américaines. De plus, les activités de firmes américaines d’assistance militaire permettent des activités moins officielles dans la plus pure tradition des " black operations " du temps de la guerre froide.
     

    a)  Les contractuels américains
     

    (1) Les principales firmes américaines de sécurité et d’assistance militaire sous licence
     

    Les entreprises exportatrices basées sur le territoire des Etats-Unis peuvent être regroupées en deux catégories. La première permet d’étudier des sociétés privées du monde de la défense qui peuvent, le cas échéant et de façon plus ou moins officielle, fournir des services militaires de type " mercenaire ". Il s’agit ici de firmes telles que Ronco, Booz Allen & Hamilton, O’Gara Protective Services, SAIC, Dyncorp, Betac, etc. La seconde comprend les firmes qui sont exclusivement ou très largement dominées par les activités qui nous intéressent : MPRI et Vinnel Corporation.

    Dans tous les cas de figure, l’aval du Département d’Etat américain se matérialise par le biais d’une licence du State Department Office of Defense Trade Controls qui autorise ou pas, l’exportation de main d’œuvre sécuritaire ou l’octroi d’une assistance militaire par un opérateur privé, pour le compte des Etats-Unis. Cette procédure s’apparente à celle utilisée pour les ventes de matériels de guerre (Foreign Military Sales) suivant en cela l’opinion générale des responsables du Pentagone qui insiste sur la légitimité de cette comparaison et donc sur la nécessité de l’identité formelle entre les dispositions de contrôle : négociations d’accords d’Etat à Etat, autorisations progressives à la conclusion du contrat et durant son déroulement, etc.
     

    (2) " La continuation de la politique par d’autres moyens… "
     

    L’existence de ses sous-traitants corvéables permet de contourner les autorisations, notamment financières, du Congrès qui n’a aucune autorité sur des compagnies privées d’anciens militaires toujours en liens avec le Pentagone. Cela dispense de plus de consulter l’opinion américaine et donc de prendre un quelconque risque politique face à des pertes , à un fiasco ou à des activités peu scrupuleuses.

    Des soupçons ont même pesé sur une ONG américaine comptant pourtant dans son conseil d’administration Henry Kissinger : l’International Rescue Committee. Des journalistes belges ont mis en cause son rôle dans le soutien logistique accordé à Laurent-Désiré Kabila et notamment dans l’installation de batteries antiaériennes autour de la ville de Bukavu après le bombardement de la ville. Ces allégations ont été démenties par la directrice de l’IRC, Donna Thomson.

    La tendance commence néanmoins à s’affirmer de plus en plus aux Etats-Unis.
     

    (a) MPRI
     

    Plus de 90% des clients de MPRI sont basés aux Etats-Unis. Dans le domaine public cela signifie :
     

    Department of State

    Office of the Secretary of Defense

    Advanced Research Projects Agency

    The US National Defense University

    Office of the Joint Chiefs Staff

    US Army War College

    Headquarters Department of the Army Deputy Chief of Staff for Operations and Plans

    Headquarters Department of the Army Deputy Chief of Staff for Logistics

    Pour l’US Army:
     

    Materiel Command
    Training and Doctrine Command

    Logistics Integration Agency

    Research Institute

    Simulation, Training and Instrumentation Command

    Combined Arms Support Command

    Combined Arms Command Center

    Air Defense Artillery Center

    Armor Center

    Aviation Center

    Field Artillery Center

    Infantry Center

    Laboratory Command

    Operational Test and Evaluation Command

    Reserve Command


    Military Professional Resources Incorporated est aussi devenu un instrument privilégié de la politique étrangère américaine. Les nombreux débats sur la possibilité de l’utilisation des firmes privées d’assistance militaire dans des opérations internationales proviennent pour la plupart de commentateurs américains en référence à l’action de MPRI montrée comme le parfait contre-exemple d’Executive Outcomes. Les deux contrats de MPRI en Bosnie et en Croatie et celui signé récemment en Angola sont ainsi constamment évoqués comme des modèles de comportement et d’éthique à cet égard.

    Dès leur arrivée en ex-Yougoslavie, les salariés de MPRI ont insisté sur le fait que leur action et leur expertise se substituaient à celles des troupes américaines sous commandement ONU. Le général Vuono, responsable des opérations internationales, déclarera ainsi : " MPRI. C’est le billet retour des GI pour la maison. " Le Congrès à majorité républicaine n’aurait de toute façon jamais voté un programme de formation militaire américain en Bosnie. Mais le conseil militaire à une armée que l’on est chargé de former – d’éduquer – peut connaître certains dérapages : l’opération Lightning Storm en Krajina a montré que la frontière entre l’expertise militaire et le soutien à un belligérant était vite franchie.

    En plus de la formation des cadres militaires et des troupes au combat " à l’occidentale ", il semble que les responsables de MPRI en Bosnie aient pris une part active dans l’opération dirigée contre les Serbes en Krajina. Mate Granic, le ministre des affaires étrangères de la Fédération, confirmera plus tard : " Les Américains ont compris notre opération (…) Ils nous ont fait plusieurs propositions concernant le déroulement de l’opération. " En effet, le 22 juillet 1995, l’ambassadeur américain Pet Gallbright a assisté à une réunion de coordination des opérations militaires autour de l’enclave de Bihac (de l’autre côté de la frontière de la Krajina). Le Général Vuono, expert en artillerie pour MPRI, rencontre le général Cervenko à plusieurs reprises quelques semaines avant le déclenchement des hostlités. Enfin, le secrétaire à la défense William Perry " espère que l’opération sera couronnée de succès ". Le colonel canadien Moris Peti, responsable des troupes des Nations unies dans la région, déclarera alors : " cela signifie un feu vert des Etats-Unis pour cette attaque ".

    L’opération Lightning Storm a bien eu lieu et elle s’est soldée par des dizaines de villages serbes pillés et brûlés, des centaines de morts et plus de 170 000 réfugiés.

    Le scandale est indescriptible à l’OTAN mais le silence est de rigueur pour les médias. MPRI réagit par l’entremise du Général Soyster : " Nous ne sommes là que pour réorienter les officiers vers des principes démocratiques. Notre seule arme c’est le tableau noir. " L’opération a pourtant été orchestrée de main de maître avec des manœuvres complexes et interarmes (infanterie, blindés et soutien de l’artillerie) et à partir de renseignements militaires très précis : les Croates disposaient de photographies aériennes de la zone, prises par des avions espions de la DIA stationnés sur l’île de Brac, le long des côtes dalmates.

    Jimmy Carter déclare alors : " c’est terrible, les Etats-Unis se sont alignés unilatéralement avec la Croatie (…) les Croates qui ont délogé les Serbes de Krajina sont aussi coupables de purification ethnique que les Serbes de Bosnie. "

    En dehors des exactions commises par les Croates sous l’impulsion américaine, il s’agit de considérer l’intérêt des Etats-Unis à exercer une telle influence militaire. Les activités de MPRI permettent une forme de " covert foreign policy " qui est analysée ainsi par Dan Nelson (professeur à l’Université de Old Dominion et ancien conseiller du Département d’Etat) : " Les entités commerciales sont utilisées pour remplir des tâches que le gouvernement, pour des raisons budgétaires ou pour des motifs tenant à la sensibilité politique, ne peut pas mener lui-même. "

    Mais MPRI peut tout aussi bien, parallèlement à une influence politique non-négligeable, servir les intérêts économiques et commerciaux américains comme elle le fait en Angola. Les compagnies pétrolières de l’Oncle Sam ont considérablement insisté pour qu’Executive Outcomes quitte le pays et soit remplacée par MPRI, jugée plus " sûre ". C’est Herman Cohen de Cohen & Woods qui est à l’origine du lobbying pour que l’Angola choisisse MPRI après EO. Sous couvert de former deux " Forcas Armadas Angolanas airborne brigades ", la firme de Virginie a été surtout accusée de protéger les intérêts pétroliers américains dans l’enclave de Cabinda.
     

    (b) BDM-Vinnel Corporation en Arabie Saoudite
     

    Les deux composantes " militaires " du géant financier Carlyle, BDM International et Vinnel Corporation, sont aussi des bras armés privilégiés des Etats-Unis en Arabie Saoudite et par extension dans l’ensemble du Moyen-Orient.

    Plus de 750 employés de Vinnel Corporation, Fairfax, Virginie, assurent en Arabie Saoudite la formation de la Garde Nationale que Jane’s Defense Weekly décrivait en janvier 1996 comme " une sorte de garde prétorienne pour la Maison des Séoud, dernier rempart de la famille royale contre toute forme d’opposition interne. " Les accusations de soutien à un régime corrompu et autocratique ont souvent compliqué les explications officielles de l’action de Vinnel en Arabie Saoudite.

    Vinnel a été fondée en 1931 pour permettre la construction des infrastructures civile de Los Angeles (autoroute, stades, etc.). Mais dès la fin de la deuxième guerre mondiale, la compagnie a évolué vers des activités plus militaires : soutien maritime aux nationalistes de Tchang Kaï Tchek contre les forces communistes de Mao, construction de bases militaires à Okinawa, Taiwan, en Thaïlande et au sud Vietnam où l’on comptait plus de 5000 salariés de Vinnel dans le pays au plus fort de la guerre. En mars 1975, un officiel du Pentagone interviewé par The Village Voice décrira Vinnel comme une " petite armée de mercenaires au Vietnam. "

    La même année, la firme décroche un contrat de 77 millions de dollars pour entraîner la Garde Nationale saoudienne. Immédiatement, la presse américaine fustige le soutien d’une entreprise de mercenaires à un régime antidémocratique mais un responsable répondra : " Nous ne sommes pas des mercenaires parce que nous n’appuyons pas sur les gâchettes. Nous formons des hommes qui appuient sur les gâchettes. Peut-être que cela fait de nous des cadres mercenaires. " Pourtant, pendant l’occupation de la Grande Mosquée de La Mecque en 1979 par des " rebelles ", les personnels de Vinnel furent appelés en renfort pour leurs précieux conseils. Cette présence américaine au cœur du dispositif militaire saoudien est peu populaire chez les Saoudiens. L’attentat " islamiste " du 13 novembre 1995, contre le quartier général de la Garde Nationale, fit 5 morts et une trentaine de blessés de nationalité américaine car l’explosion toucha en priorité le bâtiment de la " mission formation " de Vinnel. Cela n’empêcha nullement le renouvellement du contrat de la firme en 1998 et la perspective d’une montée en puissance du prince héritier Abdullah ibn Abdullahziz, commandant en chef de la Garde Nationale, comme successeur du Roi Fahd ne peut que conforter les intérêts américains dans le pays, et donc ceux de Vinnel Corporation…
     

    B. La multinationale de mercenaires affranchie et autonome : Executive Outcomes
     

    " Le problème des mercenaires n’est plus confiné à une région particulière, il a acquis une dimension globale ". Cette déclaration reflète bien l’état d’esprit des commentateurs face à la prolifération des contrats des firmes privées de sécurité et d’assistance militaire. Si leurs activités sont souvent relativement limitées géographiquement, elles peuvent aussi prendre la forme achevée d’une multinationale mondialisée capable d’agir sur l’ensemble du globe, pour des services extrêmement diversifiés mais précisément adaptés au type de clientèle (Etat, compagnie, ONG) tout en disposant d’une marge de manœuvre considérable. Khareen Pech et David Beresford, deux journalistes du Weekly Mail & Guardian, ont analysé la structure de la firme sud-africaine et ses activités au cours de ses différents contrats. Ils définissent Executive Outcomes comme " … la première armée privée du monde et, pour certains, une force effective de maintien de la paix… "

    La structure financière et opérationnelle d’Executive Outcomes est surprenante et extraordinairement complexe. Son analyse demande des recherches poussées et des recoupements systématiques tant le nombre et la fréquence des changements au sein des filiales sont considérables.

    Dans son rapport du 20 février 1997 pour la 23ème session du Conseil Economique et Social, Enrique Ballesteros rappelle qu’il a souvent " fait référence à des activités mercenaires originaires d’Afrique du Sud et qui tentaient de perpétuer et de renforcer le régime de l’apartheid. (…) une compagnie privée de sécurité enregistrée à Pretoria, Executive Outcomes, et ses filiales ont dépêché des mercenaires en Angola et en Sierra Leone par le biais de contrats conclus avec les gouvernements de ces pays en échange de paiements substantiels en argent et en concessions minières. Les dirigeants du conglomérat sont d’anciens du 32ème Bataillon qui a combattu en Angola sous le nom de Buffalo Battalion et qui jadis était composé de membres d’organisations paramilitaires sud-africaines racistes et d’extrême droite. "

    La visite de Bernales Ballesteros en Afrique du Sud du 20 au 30 octobre 1996 lui a permis de mesurer toute l’ampleur qu’ont prises les sociétés privées de sécurité en République Sud Africaine. Son rapport traite bien entendu d’Executive Outcomes mais il fait aussi référence à des firmes telles que Combat Force, Investments Surveys, Honey Badger Arms and Ammunition, Shield Security, Kas Enterprises et Longreach Security.
     

    1. Les origines de la firme
     

    L’émergence d’une firme comme EO en République Sud Africaine n’est pas due au hasard : elle est l’aboutissement d’un long processus entamé durant la période de l’apartheid.
     

    (1) Le contexte de la République Sud-Africaine après l’apartheid
     

    Le nouveau gouvernement d’unité nationale d’Afrique du Sud, élu en avril 1994, a du s’attaquer au démantèlement du système sécuritaire de l’ère de l’apartheid.
     

    (a) La démobilisation de l’appareil sécuritaire après la fin de la " stratégie totale "
     

    L’origine politique coloniale du pays et les nombreux conflits internes ou frontaliers que l’Afrique du Sud a connu jusqu’à présent ont laissé des " habitudes de vie violentes et une tradition guerrière que des facteurs polémogènes (stratégiques, économiques et humains) ont exacerbées. " Mais c’est le système de l’apartheid qui a codifié et institutionnalisé la violence dans la culture politique des sud-africains. La tentative continue et déterminée du pouvoir blanc de se maintenir au pouvoir a eu pour principale conséquence de transformer l’Afrique du Sud en une " nation de garnison ", un Etat en armes dirigé de 1960 à 1990 par une caste de militaires soucieuse de préserver les privilèges de la communauté blanche.

    Le soutien du régime résidait au départ dans l’élite coloniale tenant les rênes économiques et les considérables richesses naturelles du pays. Quand cela ne suffisait pas, l’appel à l’aide militaire étrangère était de rigueur : contre les troupes britanniques au début du siècle, des mercenaires français et allemands avaient été dépêchés sur place mais ils n’avaient pas pu éviter la défaite des Boers. Ces derniers possédaient déjà une expérience éprouvée du combat et de l’art de la guérilla, ils la mettront en pratique durant les deux guerres mondiales aux côtés des Alliés. Mais dès 1948, l’Afrique du Sud s’émancipe et les élections poussent au pouvoir les théoriciens nationalistes qui mettent en pratique leurs idées ségrégationnistes et une répression sanglante contre l’opposition noire, indienne et métis.

    Il ne restait plus aux mouvements contestataires que la guerre de libération nationale pour combattre l’apartheid. Le soutien des pays occupés comme la Namibie ou déstabilisés par Pretoria comme l’Angola, le Mozambique, le Zimbabwe et la Zambie aux ailes combattantes de l’African National Congress (ANC) et du Pan-Africanist Congress (PAC) s’organise en même temps que s’y développent des mouvements de rébellion contre l’occupant sud-africain.

    Un Etat policier se met donc en place en Afrique du Sud pour contrer le siège des " communistes " et des opposants au pouvoir blanc. La militarisation de la société se concrétise légalement en 1977 où le service militaire obligatoire est porté de un à deux ans et au moment où le Civil Defence Act encourage les collectivités locales et les lycées à créer des unités de défense civile : le Defence White Paper (livre blanc sur la défense) fixe un objectif de 200 000 hommes rien que pour les cadets. Des emprunts publics sont lancés pour financier l’effort de guerre et une " stratégie totale " guide la préparation politique et psychologique de l’opinion bien avant le début des hostilités. La prolongation du service militaire apporte de jeunes combattants blancs qui augmentent les forces sud-africaines (SADF) et ensuite les corps de réserve de la Citizen Force (dont les effectifs passent de 2 000 en 1960 à 30 000 en 1967 et à 180 000 en 1977) ou des Kommandos (environ 150 000 hommes chargés de la défense opérationnelle du territoire). L’esprit de ces " Kommandos " reste très enraciné dans la culture afrikaner comme représentatif de la nation en armes. Leurs zones d’actions (frontières du Botswana, du Mozambique et du Zimbabwe) et leurs activités de contre-guérilla en faisaient des militaires craints et respectés : " Le Kommando, c’est l’unité de citoyens-soldats engagés dans une guerre populaire à l’afrikaner pour défendre la communauté et la patrie. "
     

    (i) Le 32ème bataillon sud-africain et le CCB
     

    En plus de ces forces spécifiquement sud-africaines, les SADF comptaient aussi des mercenaires français, israéliens, portugais et des angolais et autres rhodésiens (après la chute du régime blanc en 1980). En 1975 est crée le 32ème bataillon, une unité d’infanterie exclusivement formée de transfuges angolais à l’origine, qui deviendra un creuset d’élite sur le modèle de la Légion étrangère. Fondé en Angola par le colonel Jan Breytenbach, frère du poète et militant anti-apartheid Breyten Breytenbach, le " bataillon Buffalo " est directement issu de la guerre civile angolaise. La lutte entre la rébellion de l’UNITA (Union pour l’Indépendance Totale de l’Angola) et le MPLA (Mouvement pour la Libération du peuple angolais) marxiste pro-gouvernemental fait rage et laisse sans base populaire et géographique le troisième mouvement : le Front National pour la Libération de l’Angola (FNLA) de Holden Roberto.

    Les hommes du FNLA sont repris en main par les Sud-Africains et Breytenbach, qui écrira plus tard dans son histoire du 32ème Bataillon : " C’était la troupe la plus misérable et la plus démoralisée que j’ai jamais vu. " Les " orphelins de guerre " sont encadrés par une douzaine de soldats des forces spéciales des SADF et prennent le nom de " Bravo Group " puis de 32ème Bataillon. En quelques mois, la troupe est transformée en véritable machine de guerre spécialisée dans le combat de brousse et la contre-guérilla. Les combattants se battront en Angola et en Namibie au sein des forces sud-africaines. Le patron du 32ème, le colonel Mucho Delport assurait en août 1991 : " Nous ne sommes pas des mercenaires. Nous sommes l’équivalent de la Légion étrangère. " Mais le bataillon se constitue vite en une caste, sous l’impulsion de Breytenbach, opérant seul au combat en complète autonomie. Plus tard, le 32ème et ses 1500 hommes quitteront la Namibie et seront affectés au maintien de l’ordre dans les ghettos noirs après la libération de Nelson Mandela en 1990. Le bataillon sera dissout en 1992 avec l’arrivée au pouvoir de l’ANC et les révélations sur son passé encombrant : " Cette unité-là a torturé. Ces mercenaires ont commis les pires atrocités. " Les membres du " Buffalo battalion " fourniront les meilleurs cadres des firmes de sécurité privées sud-africaine, dont Eeben Barlow le fondateur historique d’Executive Outcomes.
     

    (ii) La constitution d’un Etat garnison et le boom des sociétés de sécurité
     

    Au cours des années 1980, l’intensification de la guerre de libération et l’ouverture de nouveaux fronts urbains (zones blanches à protéger et ghettos noirs à contenir) conduit les militaires sud-africains à développer le maintien de l’ordre interne comme une priorité nationale. La protection des édifices publics et des centres industriels devient une nécessité mais l’Etat a déjà fort à faire aux frontières et manque de moyens. Le gouvernement impose donc aux collectivités et aux entreprises de se protéger elles-mêmes. Le National Key Point Act de 1980 permet au ministère de la défense de déclarer tout site civil " point-clé national " et d’enjoindre par la même occasion à son propriétaire d’assurer sa sécurité. La première liste identifie 633 sites : raffineries, centrales électriques, ports, aciéries, etc. Les 657 collectivités locales font l’objet d’un ultimatum identique. Des milliers d’hommes sont alors recrutés, encadrés et équipés par l’Etat, les entreprises et les administrations déconcentrées pour protéger leurs équipements. Mais la plupart des collectivités et des chefs d’entreprises choisissent de sous-traiter ces activités à des sociétés privées dont le nombre se multiplie exponentiellement. Actuellement, le Security Officers Board, qui régule l’industrie de la sécurité en Afrique du Sud, dénombre 180 000 officiers de sécurité privés, 120 000 salariés à plein temps dans plus de 4 000 firmes et entre 50 et 100 000 gardes privés employés directement par le secteur privé.

    Le détonateur intervient en 1985 quand les restrictions de circulation des Noirs dans les zones blanches sont levées : la paranoïa se développe parallèlement à la criminalité et la protection devient une obsession pour les particuliers comme pour les organisations publiques et privées dominées par les blancs. Le nombre de vigiles et des agents de sécurité dépasse 100 000 et le chiffre d’affaires de l’industrie de la sécurité croît de 30% par an. Actuellement, il est estimé à 4,2 milliards de francs et le nombre d’employés du secteur à 300 000 hommes. De véritables géants apparaissent dont Coin Security qui possède des équipements militaires lourds (blindés légers, hélicoptères, forces d’intervention rapide, centre de formation de ses agents) et qui s’adapte progressivement de la lutte anti-terroriste à celle contre la criminalité. Ces firmes disposent d’un soutien total de la part du gouvernement de l’apartheid et de ses services spéciaux dépendants à la fois de la police et de l’armée. La complicité et l’assistance logistique sont en effet réciproques entre les deux composantes sécuritaires (privée et publique) du fait de la convergence de leurs objectifs et de leurs intérêts. Les domaines de compétences s’interpénètrent finalement pour une meilleure efficacité de telle sorte que les rôles respectifs sont parfois inversés : les privés se livrent à des assassinats politiques pour le compte du gouvernement et en liaison étroite avec les services publics concernés, alors que la police et l’armée sont souvent utilisées par les entreprises commerciales pour maintenir l’ordre et la sécurité.

    L’autre matrice originelle d’Executive Outcomes réside ainsi dans le Bureau de Coopération Civile (CCB) des services de renseignement sud-africains qui fut l’interface entre la sécurité privée et la défense d’Etat. Le Civil Cooperation Bureau fut rapidement mis en place au sein du commandement militaire sud-africain en liaison avec sa cellule de renseignement, le Military Intelligence (MI), afin de constituer un " escadron de la mort " au service de l’apartheid. Les meurtres d’activistes de l’ANC et du PAC sont une spécialité du CCB qui reçoit dans ses missions " contras " le soutien des polices municipales et des firmes privées de sécurité sud-africaines. Divisé en zones d’action, le CCB mène des opérations en Afrique du Sud (région n°5), dans les pays frontaliers ainsi qu’en Europe de l’Ouest (région n°6). La " pretoriaiska " entamée par Frederik W. De Klerk en 1990 et 1991 aboutit à la formation d’une commission d’enquête sur les activités du CCB, dirigée par les juges Louis Harms et Victor Hiemstra.
     

    b) Les dirigeants et la naissance d’Executive Outcomes
     

    Le professeur Reno, spécialiste des problèmes de défense et de l’Afrique du Sud, explique la situation opérationnelle d’Executive Outcomes à sa naissance : " L’apartheid et les sanctions internationales ont créé des réseaux clandestins. Ils existent toujours mais ont été privatisés. Coupés des intérêts du gouvernement, ils sont utilisés à des fins commerciales. " Un autre analyste, Ivor Powell, décrit plus précisément le phénomène : " En 1978, la SADF a mis en route tout un engrenage… Il s’agissait de privatiser des branches secrètes des forces de sécurité… Fondée sur les théories de la CIA sur les conflits de basse intensité, la privatisation des services de renseignement et des opérations de terrorisme d’Etat permet de maintenir à distance les personnes responsables d’actes de déstabilisation et leur commanditaire. " Le retournement de situation du début des années 1990 en Afrique du Sud ne fait qu’accélérer le processus. Executive Outcomes intègre les membres des unités militaires spéciales sud-africaines : Selous Scouts rhodésiens, membres des forces spéciales des SADF et de la SAP. C’est à ce moment précis que certaines personnalités fondamentales se retrouvent ensemble et développent une structure privée d’assistance militaire inédite : Executive Outcomes.

    Eeben Barlow est le fondateur historique d’Executive Outcomes. Angella Johnson, dans une interview exclusive, le présente comme : " L’homme qui a remplacé R. Reagan et Leonid Brejnev pour devenir un assureur de pouvoir majeur en Afrique. "

    Fils d’un chef de gare Boers qui abandonne le domicile conjugal quand il a 6 ans, Luther Eeben Barlow est élevé dans la Rhodésie du Nord d’avant la décolonisation. Il vit avec ses trois frères, sa sœur et sa mère, d’origine française. Il travaille très tôt, la semaine dans une compagnie minière et, le week-end, il se rend utile dans une ferme pour le maïs et le bétail aux côtés des Noirs dont on lui apprend qu’il faut les respecter malgré le gouvernement d’apartheid en Afrique du Sud. Dès 18 ans, la conscription le porte en Angola où la guerre fait rage. Il se déclarera choqué par le racisme dont font preuve les militaires sud-africains. Il s’engage pourtant au service des forces armées sud-africaines où il passe 17 ans dans les forces spéciales et le 32ème bataillon.

    On le retrouve plus tard, divorcé avec un enfant, étudiant la politique africaine et les affaires internationales à l’Université d’Afrique du Sud. A Angella Johnson, il confiera sa vision de la géopolitique en Afrique : l’imposition de la démocratie au mépris des frontières tribales alors que " ce n’y a jamais été un système naturel (…) ni culturel. (…) " a fait que " la guerre et l’anarchie régneront en Afrique parce qu’elle a été exploitée par des personnes qui lui ont fait beaucoup de promesses. "

    Sa " scolarité " est entrecoupée de missions qu’il effectue à partir de 1983 pour le Directorate of Covert Collection (DCC) et à partir de 1989 pour le compte du CCB où il est chargé des opérations dans la région 5 puis 6. La même année, il fonde, avec le minimum légal de fonds, Executive Outcomes.

    Immédiatement, Executive Outcomes est engagée par le gouvernement sud-africain pour former les cadres des forces spéciales aux opérations de collecte de renseignement, de contre-espionnage et aux " covert operations. "

    Deuxième homme clé, Lafras Luitingh est le fidèle compagnon de Barlow. Ils se sont connus au 5ème régiment de reconnaissance du CCB. Luitingh était affecté à la région 5 – couvrant le territoire de la RSA – où il a été mêlé avec Ferdi Barnard (ancien policier du Brixton Murder and Robbery Squad) au double meurtre des activistes David Webster (ANC) et Anton Lubowski (SWAPO) en 1989. On a aussi cité son nom dans l’affaire du meurtre par lettre-bombe de Dulcie September, le leader de l’ANC à Paris, le 24 mars 1988. Lafras Luitingh attaquera plus tard le ministère de la défense sud-africain pour l’avoir forcé à émigrer en Angleterre en 1990 après sa mise en cause par la Commission Harms pour ses activités au sein du CCB sous le régime de l’apartheid : il a demandé 1 million de Rands de dommages et intérêts. La liaison avec Eeben Barlow se serait ainsi produite en janvier 1993 dans le contexte angolais au moment où Buckingham et Mann auraient demandé à Barlow de lever une troupe de mercenaires afin de reprendre les champs pétrolifères de Soyo des mains de l’UNITA. L’attaque de Soyo fut un franc succès. Elle sera menée personnellement par Lafras Luitingh pour un montant de 30 millions de dollars, payés par Ranger Oil.

    Nick van den Bergh enfin, il est le chief executive officer actuel d’Executive Outcomes : cet ancien parachutiste des SADF est désormais à la tête de la première armée privée du monde.
     

    2. Executive Outcomes
     

    Executive Outcomes représente une forme inédite du mercenariat moderne. Ses capacités d’action sont considérables et très diversifiées. La firme peut agir dans le conseil, la formation, le soutien armé, la protection, la construction civile, le déminage, le transport, l’action médicale, etc.
     

    (1) La puissance d’EO et ses avantages
     

    (a) La capacité d’action géographique et matérielle
     

    Executive Outcomes a mené des opérations sur l’ensemble du globe. Même si ses activités principales sont en Afrique, la firme est aussi intervenue en Papouasie Nouvelle-Guinée, en Indonésie et vraisemblablement dans un pays du Golfe. La liste des matériels qu’elle peut déployer est aussi impressionnante.

    Sur le plan logistique, Executive Outcomes est à la recherche d’une base de cantonnement, sorte d’île de la Tortue, qui pourrait faire office de repaire/tremplin pour les opérations extérieures de la firme. Tout mercenaire qui se respecte et qui entend développer ses activités dans une région a besoin d’un point central logistique. Bob Denard croyait l’avoir trouvé avec l’archipel des Comores où il était bien implanté mais cela n’a pas pu aboutir. Le retrait des militaires français de leurs bases en République Centrafricaine a laissé pensé aux observateurs du pays qu’Executive Outcomes chercherait à négocier leur rachat ou la possibilité de leur utilisation avec le président Ange Félix Patassé.
     

    (b) Le poids du réseau financier
     

    Barlow utilise les connaissances acquises au CCB pour créer un réseau de sociétés écrans équivalent à ceux qui permettaient de déjouer les embargos contre l’Afrique du Sud. Le schéma d’organisation d’Executive Outcomes est ainsi un chef d’œuvre de complexité avec des filiales officielles et officieuses " à la fois hydre, méduse et araignée défiant la sagacité de la communauté du renseignement et des journalistes. Les raisons sociales changent sans cesse, les participations se croisent et se décroisent, des entreprises naissent et meurent en un rien de temps (…) Du coup, la vision qu’on peut donner du réseau depuis l’extérieur devient forcément rapidement obsolète. "

    Autant que les informations ouvertes et " grises " permettent de le dire, la structure de la firme est en fait bicéphale : d’une part un ensemble de sociétés spécialisées et fonctionnelles en Afrique, qui agissent sur place, et d’autre part, un réseau financier complexe de sociétés d’extraction basées dans des paradis fiscaux (Bahamas, Ile de Man, etc.), en Grande Bretagne et au Canada.
     

    (i) Executive Outcomes et ses filiales en Afrique
     

    Le holding qui chapeaute l’ensemble des activités africaines d’Executive Outcomes s’appelle Strategic Resources Corporation (SRC), enregistré à Lynnwood près de Pretoria. Si l’on en croit des documents financiers de mars 1995, SRC englobait plusieurs sociétés africaines dont Saracen International (compagnie de protection des membres et des intérêts d’Executive Outcomes), Falconer Systems qui est supposée fournir un soutien logistique aux " organisations affiliées aux Nations unies " et enfin Bridge International spécialisée dans la construction et le génie civil. Le 25 octobre 1996, le rapporteur spécial Bernales a rencontré Eeben Barlow, président d’Executive Outcomes, et Nico Palm, directeur financier de la firme, dans le cadre de sa visite en Afrique du Sud. Barlow s’étend alors sur les activités des filiales du holding Strategic Resources Corporation qui coiffe tout l’appareil d’Executive Outcomes :

    " Les autres firmes du holding fournissent des services diversifiés incluant le soutien médical et pharmaceutique, la construction d’hôpitaux et la mise en place de leurs équipements spécifiques, le génie civil, la purification de l’eau et le soutien en eau potable, le transport, etc. En ce qui concerne Executive Outcomes, l’ensemble de son support logistique est procuré par le pays dans lequel elle travaille. EO est aussi impliquée dans le développement et l’action humanitaire. "

    L’ensemble forme un tout cohérent au sein duquel les tâches fonctionnelles des opérations sont distribuées aux différentes sociétés du groupe. Chaque compagnie possède un rôle précis et attitré dans la mise en œuvre des activités d’Executive Outcomes.

    Mais le réseau SRC comporte aussi des filiales offshore implantées dans d’autres pays d’Afrique ainsi que des joint-ventures locales se formant au fur et à mesure du déroulement des contrats d’EO. Ainsi, après le retrait d’Executive Outcomes d’Angola, la présence de la firme change de structure et se matérialise désormais par le biais de " business units " formées de joint-ventures entre des sociétés du holding anglais de la firme (Ibis Air, Saracen International et Branch Energy) et des éléments angolais privés ou publics. La technique est éprouvée et efficace : la firme agit au début pour protéger des intérêts privés dans un pays, le gouvernement fait ensuite appel à elle pour son propre compte par le biais d’un contrat de formation ; une fois achevé, la firme reste en place pour assurer la protection des compagnies d’extraction et la reconstruction des installations publiques. C’est une forme d’action civilo-militaire très développée qui intègre la gestion de sortie de crise aux côtés des activités sécuritaires proprement dites.

    Ce schéma se retrouve dans plusieurs pays d’Afrique où Executive Outcomes est impliquée dans des opérations de déminage et de construction civile. En Ouganda et au Mozambique, la firme agit par l’intermédiaire de sa filiale spécialisée dans le déminage, Shibata Limited, mais également dans le développement d’un hôtel et la construction d’un hôpital (Lettre de l’Océan Indien n°749). Chaque filiale du holding SRC opérant de façon autonome, elle peut développer des activités décentralisées en collaboration avec les gouvernements locaux. Au Kenya, un projet de modernisation de l’aviation est mené par Ibis Air et une compagnie appartenant au fils du président Moi ; Sanjvivan Ruprah, membre du parti socialiste de Moi, est à cet égard président de la filiale de Branch Energy au Kenya (Lettre de l’Océan Indien, n° 749).
     

    (ii)La connexion britannique et canadienne
     

    En réponse à une question du rapporteur spécial Bernales sur les activités d’Executive Outcomes en Sierra Leone, le représentant permanent du Royaume-Uni aux Nations unies, Nigel Williams s’étend sur la connexion britannique de la firme : " EO a son siège anglais à Alton, Hampshire. Branch Energy, une compagnie affiliée à EO, a été contractée pour travailler dans les mines de diamants de Koidu. Les autres compagnies affiliées à Executive Outcomes sont Heritage Oil & Gas, GJW Government Relations, Capricorn Air et Ibis Airline. " En fait, Capricorn Air est l’ancienne dénomination d’Ibis Airlines, la compagnie de transport (matériels et personnels) d’EO qui possède 3 Boeing 727 achetés à American Airlines, 2 King Air, 2 Lear Jet, 2 hélicoptères Mi-17 et 2 hélicoptères d’attaque " Hind " Mi-24.

    Un rapport confidentiel des services de renseignements anglais cité par Khareen Pech et David Beresford confirme en effet que " Executive Outcomes a été enregistrée au Royaume-Uni en septembre 1993 par Anthony Buckingham, un homme d’affaires anglais, et Simon Mann, un ancien officier britannique… " Les journalistes s’intéressent ensuite plus précisément à ces deux hommes. Ils établissent que Buckingham est un vétéran SAS et un ami intime lié financièrement au leader du parti libéral anglais, Sir David Steel. Il possède en outre une firme aux activités pétrolières en Angola, Heritage Oil & Gas dont le siège est aux Bahamas, en collaboration financière avec la compagnie canadienne Ranger Oil. Simon Mann est aussi un ancien SAS du 22ème régiment de renseignement qui a opéré à Chypre, en Amérique Centrale, en Arabie Saoudite et au Nigeria. Le troisième homme étant Andrew Gifford, membre dirigeant d’Heritage Oil & Gas ainsi que fondateur et managing director actuel de GJW Government Relations Limited.

    Les activités anglaises d’Executive Outcomes et de sa nébuleuse trouvent leur origine avec le holding Plaza 107 qui regroupait en septembre 1994 : Executive Outcomes Limited, Ibis Air International, Heritage Oil & Gas, Branch International Limited, Branch Mining Limited et Capricorn Systems Limited. Toutes ces compagnies étaient liées par leurs actionnaires-directeurs, Buckingham et Mann.
     

    (c) Le lien avec Sandline International
     

    Il semble que le lien entre Executive Outcomes et Sandline International passe principalement par DiamondWorks et la famille Friedland ainsi que par Anthony Buckingham et sa compagnie Heritage Oil & Gas.

    Robert Friedland est un homme d’affaires américain de nationalité canadienne et résident la moitié de l’année en Australie. Il opère par le biais de sa compagnie Ivanhoe Capital Corporation, enregistrée à Singapour, dans le domaine du nickel, de l’or, des diamants et du pétrole. Anciennement appelée Carson Gold, DiamondWorks est une compagnie canadienne qui appartient à son frère, Eric Friedland (Robert n’en détient que 3%). Cette dernière a absorbé en 1996 Branch Energy, la compagnie pétrolière d’Anthony Buckingham et de Michael Grunberg, décrit par la commission d’enquête en Papouasie Nouvelle Guinée comme le contrôleur financier de Sandline International. Friedland déclarera le 21 avril 1997, en réponse à un article du journal australien Sydney Morning Herald :

    " Je n’ai aucun lien privilégié avec la compagnie de mercenaires Sandline. Je n’ai pas de connexion directe ou indirecte, intellectuellement ou financièrement, avec Executive Outcomes. Je ne soutien ni ses activités ni son credo. Et je ne maintiens aucune forme d’association commerciale avec ceux qui assistent Executive Outcomes dans ses contrats d’assistance militaire. "

    DiamondWords (DMW), par le biais de Branch Energy, contrôle 4 mines de diamants dans la province de Lunda Norte en Angola, fief de l’UNITA jusqu’à l’arrivée d’Executive Outcomes (Luo, Yetwene, Luarica et GT qui représentent déjà plus de 16 millions de carats de réserves). En Sierra Leone et toujours par le biais de Branch Energy, DMW détient 60% - en partenariat avec le gouvernement (30%) - de la gigantesque mine de Koidu, reprise aux rebelles du RUF par les troupes d’Executive Outcomes, dont les réserves sont estimées à 5 millions de carats. Timothy Spicer, directeur de Sandline International, et Eeben Barlow, ancien directeur d’Executive Outcomes, ont aussi été des actionnaires privilégiés et influents de DiamondWorks.

    Forme la plus aboutie des sociétés transnationales de sécurité et d’assistance militaire, Executive Outcomes appartient à la même catégorie que ses consœurs britanniques, israéliennes ou américaines même si elle leur est bien supérieure. Après avoir entrevu l’explosion du marché privé de la sécurité et de l’offre de services, il faut maintenant s’interroger sur les activités illégales ou illégitimes des nouveaux mercenaires et sur leurs limites réelle


    LES LIMITES DU NOUVEAU MERCENARIAT
    A. Vers un néocolonialisme : le poids des firmes au sein des Etats contractants
     

    1. Le risque politique pour les Etats
     

    Dans un rapport de septembre 1996, le rapporteur spécial sur les mercenaires pour le Haut Commissariat aux Droits de l’Homme, Enrique Bernales Ballesteros, met en garde les Etats qui contractent des firmes multinationales de sécurité :

     " Si persistent certaines tendances perceptibles dans la conduite de certains cercles de mercenaires opérant en Afrique, qui tentent d’y implanter des compagnies légalement enregistrées procurant des services de sécurité et des investissements dans plusieurs secteurs, il pourrait naître une situation dans laquelle les armées de mercenaires légalement protégées par des contrats entre la compagnie et l’Etat qui les embauche, accompliraient des tâches de police, d’imposition de la loi et des fonctions punitives. Si cette tendance est confirmée, le concept de sécurité et la nature des relations internationales basées sur le principe de souveraineté des Etats (…) pourraient être grandement altérées. "

    Le rapporteur, dans un deuxième texte daté du 20 février 1997, précise sa pensée :

    " Les pays faibles qui pourraient, à cause de leurs problèmes institutionnels, être tentés de devenir des clients de ces puissantes compagnies, pourraient bien avoir donné le premier coup de grâce à leur propre Etat. (…) Executive Outcomes, la compagnie qui a pris le plus d’avance dans ce business, assume des fonctions traditionnellement dévolues aux Etats ; la sécurité, pas seulement les pouvoirs de police mais aussi la sécurité nationale, ce qui inclus l’organisation des forces armées, le maintien de l’ordre public, l’exercice souverain de l’autorité et de l’intégrité du territoire national. (…) elles peuvent devenir une véritable menace du fait des activités qu’elles mènent, parce qu’elles possèdent des experts hautement entraînés, des armes sophistiquées et des renseignements classifiés, parce qu’elles opèrent avec des gouvernements légitimes mais aussi avec des mouvements d’opposition armée, parce qu’elles interfèrent dans l’économie du pays qu’elles aident et enfin parce qu’elles utilisent la violence et des tactiques de déstabilisation en lien avec d’autres compagnies. "

    Mais Bernales Ballesteros développe aussi un autre aspect du risque politique pour les Etats contractants :

     " Transférer ces responsabilités à des compagnies privées provenant de pays tiers restreint la souveraineté du gouvernement qui signe un contrat tel que les pouvoirs de police, de défense du territoire et de la population sont délégués. (…) cela peut être dangereux pour l’Etat d’assumer ainsi les abus qui pourraient être commis par les compagnies de sécurité à l’encontre de la population civile dans sa chasse à l’opposition politique, ou les violations des droits de l’homme ou du droit humanitaire, ou enfin si les firmes privées profitent de leurs relations avec des multinationales minières, pétrolières, chimiques ou autres pour étendre leurs intérêts et utiliser leurs ressources militaires pour établir une hégémonie politique, économique et financière pour leurs partenaires d’affaires. (…) [ces Etats] paveraient ainsi la voie du néo-colonialisme du XXIème siècle. "
     

    a) L’influence politique

    (1) La tentation de l’Etat mercenaire et la révolte des Etats
     

    La présence de mercenaires dans un pays est politiquement déstabilisatrice. Ils menacent le monopole de la coercition et de l’emploi de la force qui est un principe de base des Etats légaux. De plus, certains " chiens de guerre " ont des ambitions démesurées. En son temps, le colonel Jean Schramme avait tenté l’expérience d’une chimère d’Etat-mercenaire à Bukavu, au Zaïre : " Je constituais un Etat dans l’Etat " écrit-il dans son autobiographie hagiographique. La prolifération des Gardes Présidentielles dans la plupart des Etats africains est aussi une forme subtile de substitution des mercenaires aux plus hauts organes publics nationaux. Au Gabon, en Centrafrique, aux Comores avec Robert Denard, ces gardes prétoriennes ont très largement influencé les pouvoirs qu’ils protégeaient dans le sens de leurs propres intérêts.

    L’engagement de mercenaires par un gouvernement est une décision politico-militaire forte qui est lourde de conséquences tant sur le plan de sa politique intérieure que sur les relations qu’il peut avoir avec ses voisins immédiats. Des réactions hostiles peuvent se manifester contre l’emploi et les activités des firmes transnationales de sécurité et d’assistance militaire. Le meilleur exemple a été donné par le contrat avorté de Sandline International en Papouasie Nouvelle-Guinée (PNG).
     

    (a) Le contrat de Sandline en Papouasie Nouvelle-Guinée
     

    L’affaire commence au mois de janvier 1997 quand les médias australiens, très paternalistes et colonialistes vis-à-vis des îles de son " étranger proche ", dénoncent l’utilisation de mercenaires par la Papouasie dans sa lutte contre le mouvement rebelle armé séparatiste de l’île de Bougainville : la Bougainville Revolutionary Army (BRA). La crise de Bougainville a démarré en 1988 quand les propriétaires de terres locaux ont entamé des actions militantes contre la pollution engendrée par la gigantesque mine de cuivre de Panguna appartenant à un consortium australo-britannique (RTZ-CRA). Il s’agit de la même façon d’attirer l’attention sur les difficultés économiques des habitants de Bougainville et sur leur revendications indépendantistes. L’insurrection se généralise ensuite à toute l’île : les prises d’otages et l’occupation de la mine de Panguna obligent le gouvernement à chercher une solution militaire. Un contrat de 36 millions de dollars est établit avec Sandline International.

    Le Premier ministre Sir Julius Chan nie ces allégations le 24 février 1997 tout en reconnaissant que Sandline International a été engagée pour soutenir l’entraînement militaire et la logistique du programme de formation des forces armées de la Papouasie Nouvelle-Guinée (PNGDF) comme le stipulait le livre blanc sur la défense adopté par le National Executive Council en 1996. Ces dispositions concernent les 1er et 2ème bataillons de Taurama et Moem dans la région de Wewak et Julius Chan ajoute qu’elles ont été notifiées au Premier ministre australien John Howard et à son Ministre des Affaires Etrangères Alexander Downer.

    Le gouvernement australien menace malgré tout de " réactions contraires " et refuse d’offrir son soutien militaire pour contenir la crise : des membres de l’opposition australienne déposent une motion de révision de l’aide militaire annuelle en direction de la PNG (11 millions de dollars américains).

    Le contrat prévoit en effet l’entraînement d’une équipe d’élite de 150 hommes ainsi qu’une formation de la police aux tactiques de contre-terrorisme et de contre-guérilla. La participation aux combats est évidemment proscrite mais le rôle de " guidage " de Sandline auprès des PNGDF dans leurs opérations contre les " criminels " de Bougainville rappelle immanquablement à tous les observateurs les contrats d’Executive Outcomes en Angola ou en Sierra Leone. Enfin, comme pour confirmer ces craintes, Sandline annonce qu’elle a sous-traité certaines tâches à Executive Outcomes qui a dépêché sur l’île 40 hommes et des hélicoptères d’attaque.

    Sandline écrit ensuite aux hôpitaux australiens de Cairns et de Townsville pour leur demander l’autorisation " d’évacuer en Australie des blessés graves qui ne pourraient être soignés en PNG ". Cela ressemble aux préparatifs normaux d’un combat en règle ce qui conduit l’Australie a répondre que les blessés potentiels devront demander un visa temporaire au service d’immigration du Haut Commissaire australien en PNG comme le veut la procédure. Il s’agit en fait d’un exercice grandeur nature à balles réelles dans la jungle du nord-ouest de l’île que conduisent Sandline/EO et les militaires des PNGDF pour " s’entraîner à l’utilisation de nouvelles armes ". Les villageois locaux seront évacués d’un périmètre de 15 000 hectares et les journalistes trop curieux se verront confisquer leurs caméras et menacés d’arrestation. Certains déclareront avoir vu des hommes en tenue " commando " doté d’armes de petit calibre, de moyens de communication ultramodernes et d’optiques de nuit. La condamnation australienne et néo-zélandaise ne se fait pas attendre et les Etats-Unis, la Grande Bretagne se joignent à eux. Les îles Salomon décident même de porter l’affaire devant la Cour International de Justice tant le risque de déstabilisation de la zone Pacifique est grand.

    Le National Security Committee de PNG se réunit autour de Julius Chan le 4 mars 1997, le ministre des affaires étrangères est sommé d’écourter sa visite sur l’île Maurice alors que les choses s’accélèrent : le Premier ministre Chan fait alors une offre de rachat de la part australienne de RTZ-CRA dans la mine de Panguna – dont la recapture figure en toute lettre dans le contrat de Sandline International. Dans le même temps, 33 millions de dollars issus de privatisations gouvernementales sont virés sur le compte bancaire d’une compagnie sans aucune activité depuis 10 ans par un service financier du gouvernement de PNG.

    La perspective des élections générales de juin 1997 en Papouasie Nouvelle-Guinée accélère la crise politique. Rimbink Pato, avocat et membre de l’United Party (opposition), fustige Julius Chan et son ministre des finances Chris Haiveta pour leur viol manifeste de la constitution et leur utilisation de fonds publics pour rémunérer des mercenaires. Pierre Sané, secrétaire général d’Amnesty International, envoie une lettre ouverte à Chan pour le mettre en garde contre les multiples violations des droits humains en Bougainville (morts, torturés et disparus après le passage des militaires des PNGDF). Il rappelle que les mercenaires ne peuvent juridiquement être tenus pour responsables de telles violations (seul le gouvernement contractant le peut) et ajoute que " l’unique entraînement dont les PNGDF ont besoin, ce sont des cours de discipline, de droits de l’homme et de droit international de la guerre. "

    Les institutions financières se mobilisent aussi : le Fonds Monétaire International, la Banque Mondiale et l’Asian Development Bank dépêchent un émissaire pour enquêter sur la possibilité de rachat de la part de RTZ-CRA par le gouvernement et menacent de suspendre leurs prêts dont le montant total approche les 210 millions de dollars.

    C’est alors que le jeune chef d’Etat-Major des PNGDF, le Brigadier-Général Jerry Singirok, entre dans la bataille. Le 17 mars 1997, il appelle les militaires à la révolte contre le gouvernement sous 48 heures, annonce sa démission et réclame une enquête publique pour " haute trahison ". Le Premier ministre qualifie l’acte de Singirok de " coup d’Etat militaire " et dénonce le rôle de l’Australie dans la cabale dont il est la cible : " Ils (les responsables australiens) ont causé beaucoup de confusion (…) dans la terminologie qui a été utilisée. Nous n’employons pas des tueurs, mais des instructeurs, des experts militaires, des entraîneurs – pas des mercenaires. " Singirok, pourtant nommé par Chan dans l’optique d’un règlement de la crise de Bougainville, est limogé et remplacé par le colonel Alfred Aikung. Les émeutes et les pillages se développent parallèlement dans tout le pays, les étudiants de l’université de PNG manifestent devant le Parlement et demandent la démission de Chan et le retour de Singirok. Les accusations de corruption du régime de Chan se font plus officielles avec le président de la banque centrale du pays – Sir Mekere Moranta – et le président de la PNG Law Society – Loani Henao : " Tout cela provient uniquement de la corruption systémique et systématique, pas d’une crise constitutionnelle. Sandline n’est que la partie émergée de l’iceberg. " . Le maire de Port-Moresby et leader de l’opposition Bill Skate dénonce lui aussi l’utilisation de fonds extérieurs au budget de PNG pour payer des mercenaires. En effet, 891 026 actions de Bougainville Copper Limited se sont échangées le 14 février 1997, leur prix passant de 43 cents à 62 cents (soit 44% d’augmentation) puis, le 15, ce sont 1,78 million d’actions qui changent de main notamment en direction de Morgan Stockbroking (Brisbane, Australie) " pour le compte de clients locaux et offshore ".

    Julius Chan suspend à ce moment – sans l’annuler - le contrat de Sandline et déclenche en commission d’enquête publique de deux semaines qui statuera sur la possibilité de corruption de membres du gouvernement et des forces armées. De son côté, Timothy Spicer est arrêté pour port illégal d’un pistolet et de ses munitions. Une cinquantaine de mercenaires sud-africains est expulsée le 21 mars et la date de début du procès est fixée au 8 avril 1997. Le Haut Commissaire anglais en PNG paie la caution de Spicer (118 dollars) qui se réfugie à son domicile de Port Moresby.

    Julius Chan démissionne enfin le 24 mars 1997. Executive Outcomes, par la voix de Lafras Luitingh, voit derrière cette affaire une tentative de complot de Singirok qui " était pourtant partie au plan depuis le premier jour. " La réaction est d’autant plus amère qu’une cargaison d’armes évaluée à 19 millions de dollars en provenance de République Tchèque à bord d’un Antonov 124 est bloquée sur la base aérienne australienne de Tindal après avoir été refusée en PNG.
     

    (b) La commission d’enquête sur l’engagement de Sandline International
     

    La " Commission d’enquête sur l’engagement de Sandline International " voit donc comparaître le Premier ministre Julius Chan, le brigadier général Singirok, Chris Haiveta le ministre des finances, Mathias Ijape le ministre de la défense et Tim Spicer le directeur de Sandline International. L’enquête se déroule sous l’égide du juge Warwick Andrew et de la Cour Nationale de Justice de PNG qui doit rendre son rapport le 18 avril. Les premières auditions commencent le 25 mars 1997 à 9 heures 30.

    Le premier témoignage de Timothy Spicer porte sur l’origine du contrat. Il confirme une rencontre de trois heures à l’hôtel Hilton de Cairns (Australie), le 7 avril 1996, entre lui-même, Singirok et d’autres responsables des forces armées de PNG, le ministre de la défense de PNG Mathias Ijape et… Anthony Buckingham. Les services de renseignement australiens confirmeront l’entrevue qui n’avait aucun caractère illégal au regard des lois australiennes. Selon Spicer, les discussions auraient négocié l’aide de Sandline contre la BRA et l’achat de 4 hélicoptères russes pour pallier les restrictions imposées par l’Australie sur les hélicoptères Iroquois qu’elle a donnés à la PNG.

    Les débats font ensuite référence à une réunion entre Chris Haiveta et Rupert Mc Cowan – un banquier de la société Jardine Fleming basée à Hong-Kong - à Londres au sujet du financement de l’opération. Spicer est engagé en tant que consultant dans le but de donner " une appréciation militaire de la situation présente " ; il remet son rapport le 6 janvier 1997 moyennant 250 000 dollars dans lequel il propose une opération militaire contre la BRA sur le site de la mine de Panguna.

    Le deuxième témoignage de Spicer précise les choses : une partie du paiement du contrat était prévu en " concessions minières " après la réouverture de la mine de Panguna et le rachat des parts de RTZ-CRA par le gouvernement. Le consortium nie fermement avoir négocié avec Sandline mais un fax de Spicer à Ijape, daté du 1er août 1996, est suffisamment clair : " Nous sommes en mesure d’accepter et de parvenir à certains arrangements concernant le paiement en concessions. (…) Nous formerons une joint-venture entre votre gouvernement, nous-mêmes et RTZ pour rouvrir la mine et y opérer après sa reprise. Il faut que RTZ soit préparé à financer les coûts et l’opération militaire de reprise de la mine. " Spicer déclare que cette proposition de Sandline a été refusée par le gouvernement.

    Une facture de 18 millions de dollars provenant de Sandline et envoyée à la compagnie North Fly Highway Development Company Limited puis à une autre société écran – Roadco – est déposée comme pièce à conviction au procès : elle était destinée au règlement de la première partie du contrat sans pour autant violer les obligations de la PNG vis-à-vis de la Banque Mondiale et du FMI. La deuxième pièce au dossier est un mémorandum interne au gouvernement de PNG, signé de Singirok et de Haiveta. Ce document établi que Sandline International est une filiale d’Heritage Oil & Gas dont le président est Anthony Buckingham, la correspondance entre la firme de mercenaires et le gouvernement se fera ainsi sur du papier à lettre à en-tête " Plaza 107 " - le holding britannique d’Executive Outcomes. Spicer déclare n’avoir " aucune idée du fonctionnement de la structure croisée entre Executive Outcomes et Heritage Oil & Gas. " Pour sa part, Buckingham répond dans l’Independent qu’il n’a aucun lien commercial avec Sandline et qu’il avait eu dans cette affaire un rôle limité au conseil dans le processus de négociation entre Spicer et le gouvernement de PNG.

    L’enquête s’attache ensuite à élucider les liens exacts de Singirok dans cette affaire. L’ancien commandant des forces armées de PNG se trouve alors mis en cause à son tour pour avoir tenté de toucher une commission de 70 000 dollars dans la vente de frégates d’attaque construites à Singapour. L’argent était destiné à financer un front d’opposition contre Sandline dans l’optique des élections de juin 1997. L’intermédiaire est anglais et s’appelle J. & Sydney Franklin. La vente sera refusée par le ministère de la défense pour des raisons techniques et administratives.

    Après deux semaines d’audience, Spicer, qui avait plaidé non-coupable dans son affaire de port d’arme, est relaxé du fait que son contrat stipulait en toute lettre que lui et ses hommes avaient des pouvoirs élargis de police spéciale et donc le droit de porter des armes dont la liste avait d’ailleurs été annexée au contrat. La " perte " de son passeport par les autorités n’empêchera pas longtemps Timothy Spicer de quitter le pays.

    Pour Sandline, le fiasco en Papouasie Nouvelle-Guinée se termine ici mais le nouveau gouvernement de Bill Skate fait toujours face à l’instabilité de la situation politique intérieure et les négociations avec la BRA sont au point mort.
     

    b) La tendance à faire durer les contrats
     

    Le rapporteur spécial sur les mercenaires avait montré toute l’influence que pouvaient avoir des firmes privées chargées de former les forces armées d’un pays en ce qui concerne la souveraineté de l’Etat. Mais il va plus loin en déclarant dans son rapport du 20 février 1997 repris par InterPress Third World News Agency (IPS) : " Les intérêts propres des mercenaires résident beaucoup plus dans la prolongation du conflit que dans l’amélioration de la situation dans le pays. " Aziz Pahad, vice-ministre des Affaires Etrangères de la RSA, enjoint lui aussi à la méfiance : " Cela peut apporter des avantages dans le court terme mais pour ce qui est du long terme, cela créé pour le pays des conditions qui le montrent comme une cible fragile pour ces forces. En fait, si aujourd’hui ils sont là pour vous défendre, demain ils seront là pour vous renverser. "

    En effet, les firmes ont une tendance marquée à tenter de pérenniser leurs activités les plus rentables (formation des militaires gouvernementaux puis protection des compagnies d’extraction) et donc a s’implanter durablement dans les pays contractants.

    En Angola, le Protocole de Lusaka interdit pourtant explicitement l’usage des mercenaires, sous la pression de l’UNITA qui y voit une condition sine qua non à une démobilisation de ses propres troupes. L’UNITA a pourtant elle aussi recours à des mercenaires belges, marocains, français, allemands, zimbabwéens et israéliens le long de la frontière zaïroise.

    Les Etats-Unis voient d’un mauvais œil la présence d’EO en Angola, malgré tout le gouvernement angolais promulgue une loi autorisant, dans l’ordre interne, les " Public Enterprise Security Company " afin de contourner les dispositions de Lusaka et de conserver EO dans le pays.

    Très symboliquement, le 11 janvier 1996, 178 hommes d’EO quittent Cabo Ledo (au nord de Luanda, ancienne base cubaine, lieu de cantonnement d’EO en Angola) à grand renfort de médias. Cela donne lieu à une cérémonie en présence du chef d’état-major des FAA, le général Joao de Matos, et du commandant de l’UNAVEM III, le général Philip Sibanda. La déclaration de l’ambassadeur d’Angola aux Etats-Unis, le 11 janvier 1996, insiste sur le fait que le retrait d’EO d’Angola marque le commencement du processus de réconciliation nationale et de la paix avec l’UNITA et que cette dernière peut à présent procéder à la démobilisation de ses hommes à Huambo, Uige et Bengo. Le président Clinton, qui négocie au même moment avec le gouvernement le remplacement d’EO par une firme américaine, déclarera le 8 décembre 1995 que ce retrait est le " bienvenu " pour la paix en Angola.

    Le reste du contingent d’Executive Outcomes est supposé partir avant la fin du mois de janvier mais l’UNITA est méfiante quant au retrait d’EO ; elle pense que l’UNAVEM III sera en mesure de prouver que les mercenaires n’ont pas quitté le pays. Jonas Savimbi, le leader historique de l’UNITA, annonce qu’EO a créé une nouvelle structure appelée Alpha Five à Saurimo et Andrada dans la région diamantifère du Nord-Est : cela constitue pour lui une barrière majeure à la stabilité, à la réconciliation et à la démocratie et de plus, cela " viole l’esprit de Lusaka " (cité par Reuters le 21 janvier 1996). Nick Van den Bergh déclare pour EO le 11 janvier 1996 que certains de ses personnels restent en Angola pour " cultiver des terres et faire des affaires, à titre privé. " Al Venter décrit le retrait d’EO comme " diplomatique " et Africa Focus, lettre d’information politique et économique portugaise, dans son numéro du 23 janvier 1996 identifie encore 50 personnels d’EO dans le camp de Rio Longa, 100 autres dans une base à Cahama (Province du sud) qui abriterait le matériel déplacé de Cabo Ledo et plus de 40 au sein de l’état major des F.A.A. Les membres d’EO et de ses filiales (Saracen et Digital) auraient quitté les hôtels pour des résidences privées afin d’être plus discrets mais ils sont aperçus à Lucapa, Andrada, Cacolo, Saurimo (stationnement des éléments de protection et de combat), Canfunfo et Soyo…

    Le contrat d’EO en Sierra Leone se termine de manière identique. Comme l’avait expressément demandé le RUF, EO quitte officiellement la Sierra Leone en février 1997 après avoir empoché 24,5 millions de dollars. Une centaine d’hommes de la compagnie quittent le pays et le reliquat (185 hommes) est reversé à une filiale (Life Guard) pour assurer la sécurité des compagnies minières locales. L’activité de la firme ne s’arrête certainement pas là puisque le 5 mars 1998 Matthew Bunce pour Reuters signale que des pilotes d’EO effectuent des vols en hélicoptère au profit de l’ECOMOG.

    Le schéma est devenu classique grâce à Executive Outcomes qui l’applique avec succès depuis plusieurs années : la firme décroche un contrat de protection d’installations privées dans un pays en proie à une guerre civile, ses résultats sont appréciés du gouvernement qui décide alors d’employer la firme pour ses propres besoins ou de soutenir son action auprès des compagnies pétrolières ou minières dont les revenus sont déterminants pour le pays, les conseillers fournissent une aide au gouvernement qui met ensuite fin au contrat et enfin la firme de sécurité poursuit son action auprès des compagnies étrangères locales.
     

    2. La logique commerciale et le lien avec les activités minières
     

    Ce nouveau type d’acteur privé agissant pour des services particuliers n’échappe pas aux lois fondamentales du marché. La concurrence est donc vive entre les différentes firmes pour l’obtention des contrats. Mais la sensibilité de leurs activités impliquent aussi une forme de complicité et de connivence tacite entre elles.
     

    a) La concurrence et la coopération entre les firmes
     

    Nous avons déjà étudié les liens qui unissent d’une part Executive Outcomes à ses nombreuses filales ou compagnies associées et d’autre part à Sandline International. La sous-traitance à EO de la quasi-totalité de l’opération de Sandline en Papouasie Nouvelle-Guinée est assez révélatrice. A contrario, le remplacement d’EO par MPRI en Angola montre les rivalités qui peuvent exister entre les différents acteurs du marché. Mais les relations entre les firmes peuvent être moins directes et moins passionnelles.

    Ainsi, des anciens employés d’EO travaillent maintenant chez Coin Security ou Gray Security en Afrique du Sud. C’est une chose parfaitement courante dans le milieu des mercenaires. De la même façon, certaines compagnies peuvent se trouver dans la situation de travailler ensemble pour des contractants différents.

    Une des filiales du groupe français DCI – la CIDEV appartenant à la COFRAS – " … a procédé à des contrôles qualité d’opérations de déminage au profit des sociétés Elf et Fina en 1995 et 1996. L’intervention effectuée au profit d’Elf correspondait au contrôle des activités de dépollution réalisées par la compagnie sud-africaine Saracen qui agissait sur la base de Kwanda à Soyo. L’intervention effectuée au profit de Fina correspondait à un contrôle des activités de dépollution de la même compagnie dans l’ensemble de la région de Soyo. " Saracen International est détenue par SRC et Executive Outcomes, et agit dans le domaine de la protection des personnels et du matériel d’EO ainsi que pour des opérations de déminage.
     

    b) Le pillage des ressources naturelles et les réseaux miniers financiers : le paiement en nature et les compensations
     

    La concurrence entre les firmes transnationales de sécurité et d’assistance militaire paraît évidente si l’on considère l’intérêt financier à mener des opérations offensives en lieu et place d’un Etat, à former une armée étrangère ou à donner des conseils d’expert moyennant des contrats colossaux dont certaines contreparties sont des investissements à long terme très rentables. Les ponctions financières sur les budgets publics sont donc importantes, surtout si l’on considère la nature économique des principaux pays contractants. La plupart sont des Etats fragiles en voie de développement ou en transition vers une démocratie à économie de marché. Leur dette et leurs déficits chroniques, déjà très problématiques, sont alors grevés par le montant des contrats militaires et sécuritaires privés. Mais si l’on a évoqué le paiement du contrat d’Executive Outcomes en Sierra Leone par le biais des largesses du Fonds Monétaire International, on est obligé de constater que les pays concernés s’engagent délibérément avec les compagnies de mercenaires et donc que ces dépenses sont parfaitement volontaires. A tel point que les impossibilités de règlements font l’objet de compensations en nature suite à des accords particuliers entre l’Etat et la firme.

    Toute la littérature sur les compagnies de mercenaires dénonce ce lien organique entre les activités " militaires " et la présence de ressources stratégiques. A ces critiques s’ajoutent l’existence avérée et réelle de connexions minières et pétrolières intéressées au sein des réseaux financiers des compagnies elles-mêmes. Le discours rassurant des firmes, que l’on connaît en parcourant leurs sites Web ou à partir du peu de déclarations qu’elles concèdent, apporte un démenti formel à toute accusation de liens avec des activités minières. Eeben Barlow a ainsi toujours nié le paiement du contrat d’EO en Sierra Leone par le biais de concessions minières : " ces accusations sont absurdes (…) les mines requièrent des investissements de long-terme qui demandent un fort capital et des savoir-faire que nous ne possédons pas. " Il répondra aussi à Angella Johnson : " Savez-vous combien c’est coûteux de faire fonctionner une mine ? Non, merci. Nous préférons être payés en cash. "

    Nick van den Bergh, son digne successeur, lui fait écho : " (…) Je suis un militaire, je ne connais rien aux activités minières. " Mais il accorde cependant après des questions insistantes et étayées au sujet de la relation d’EO avec des compagnies d’extraction telles que Branch Energy ou Heritage Oil & Gas : " Même si certains de nos actionnaires ont des parts dans des compagnies minières, il n’y a rien de mal à cela. EO n’a aucune activité minière propre et aucune relation avec Branch Energy. "

    Pourtant, nous avons vu l’interdépendance et l’interaction généralisée que connaissent les sociétés minières, sécuritaires, pétrolières et militaires dans les différents ensembles financiers cohérents que constituent les firmes de mercenaires du fait des nombreuses participations croisées. L’aveu d’un responsable d’EO en Sierra Leone, le colonel Rudolph van Heerden, est clair : " C’est Lafras Luitingh qui a convaincu la junte d’engager EO pour 1 million de dollars par mois et la concession de diamants de Kono produisant 300 millions de dollars par an  [elle fut reprise par les sud-africains en mai 1995 avec 200 hommes] pour Branch Energy." Sandline agit de façon identique par le biais de DiamondWorks ou en négociant directement avec le contractant. Associated Press a publié la lettre de Timothy Spicer au ministère de la défense de PNG prévoyant un paiement du contrat de Sandline en nature (i.e. en parts dans la mine de Panguna).

    Laurence Mazure, du journal Le Monde Diplomatique, a écrit un article dans le numéro d’octobre 1996 - " Lucrative reconversion des mercenaires sud-africains " - dans lequel elle développe une analyse particulièrement intéressante des activités minières d’Executive Outcomes : EO aurait interféré et changé le cours de certaines guerres civiles " au profit du conglomérat minier De Beers. " Chris Gordon, un analyste réputé dans le domaine du diamant, confirme à Stan Correy sur la radio nationale australienne que : " le contrôle des ressources est la clé de l’instabilité en Angola et en Sierra Leone. " Marie Johannidis, sur RFI le 7 février 1997 enfonce le clou : " De nombreux professionnels du diamant évoquent ouvertement le lien qui existe, selon eux, entre Executive Outcomes et la société sud-africaine de Beers, numéro 1 mondial de cette industrie. "

    Contrôlant la majorité de la production avec un prix du carat - 1/5ème de gramme - entre 10 et 15 000 dollars, De Beers, par le biais du CSO (Central Selling Organisation), tend à vouloir acheter tous les diamants - même illégaux - pour maintenir des prix élevés. En effet, le conglomérat a tout intérêt à conserver son monopole sur le marché international du diamant et à favoriser le retour des concessions majeures du continent africain au secteur privé.

    L’Afrique détient 40% des diamants mondiaux et les gemmes déterminent un part importante des situations politiques du continent. Le marché noir est estimé à 2 milliards de dollars par an (dont 4,9 millions de carats pour l’Angola et 4/5ème des ventes en Sierra Leone). Le trafic de diamants est un financement privilégié des achats d’armes car ils sont petits, facilement transportables et à forte valeur ajoutée. La longévité de beaucoup de guérillas africaines est suspendue au commerce illégal des pierres précieuses : l’UNITA en a fait sa principale source de revenu pendant des années alors que le RUF en Sierra Leone et son homologue du Liberia en sont extrêmement dépendants. Il est en constante progression tout comme le marché mondial (45 milliards de dollars par an en 1995 en augmentation de 6% du fait de la demande asiatique). La spéculation sur les diamants est donc féroce et les places d’Antwerp, de Londres, de Tel Aviv ou de Bombay sont interconnectées de façon permanente avec les organisations transnationales de mercenaires. La puissante d’Executive Outcomes, originaire du même pays, née dans le même contexte intérieur et géopolitique et formée des mêmes élites que De Beers, a ainsi très certainement déjà travaillé en bonne intelligence avec le conglomérat sud-africain. Mais d’autres observateurs pensent qu’en fait, EO travaille pour elle-même et ses sociétés sœurs.

    La technique appliquée s’apparente à celle des compensations en commerce international. Les contrats légaux que les compagnies signent avec des Etats souverains membres de l’ONU paraissent comporter le plus souvent des clauses secrètes qui stipulent une conversion des créances du gouvernement débiteur en actifs pétroliers ou miniers. Ce procédé de " debt equity swaps " se transforme en un échange de protection contre des concessions en ressources naturelles données aux entreprises spécialisées appartenant aux réseaux financiers des compagnies de mercenaires.

    Ce schéma a été utilisé par EO en Angola et en Sierra Leone, par Lev’Dan au Congo-Brazzaville et Sandline pensait l’appliquer facilement en Papouasie Nouvelle-Guinée. De la même façon, la compagnie de sécurité International Defense and Security (IDAS), enregistrée dans les Antilles hollandaises, a permis le retrait de l’UNITA de la mine d’Upper Cuango en Angola. Cela qui lui valu une joint-venture juteuse sur cette concession (50% / 50%) avec American Mineral Fields Incorporated (AMF) par le biais de sa filiale IDAS Resources N.V.

    Les nombreux dérapages des firmes justifient et impliquent la nécessité d’une législation contraignante permettant le contrôle, l’interdiction et la poursuite des activités des mercenaires modernes dans l’ordre interne (pays dans lesquels ils agissent, Etats hôtes) mais aussi sur le plan international à cause de leurs structures mondialisées.

    Force est de constater que sur ces deux niveaux, l’échec est total compte tenu de l’absence de volonté réelle de réglementer ce secteur en pleine expansion et de la relative impunité juridique de ces nouveaux acteurs privés transnationaux.
     

    B. Légiférer contre les mercenaires
     

    Enrique Bernales Ballesteros reconnaît dans un rapport du 21 décembre 1994 qu’il " existe des situations de vides juridiques qui permettent la naissance, dans certains pays, d’associations légalement enregistrées qui offrent librement des contrats à ceux qui veulent travailler comme mercenaires, sans que la publicité ou le fait de signer un tel contrat soit illégale ou susceptible de poursuites. Dans ces cas, le vide juridique fait que la loi autorise le marché librement et le recrutement librement. (…) Si les activités des mercenaires sont considérées comme des crimes, on ne peut pas dire qu’il est permis de recruter des mercenaires selon les lois du marché. "

    Le constat est amer pour le rapporteur spécial de l’ONU sur la question des mercenaires. Pourtant, de nombreuses législations sont en vigueur ou ont été proposées dans ce sens. Mais force est de constater que les réticences dans leur application, leur difficulté de mise en œuvre au niveau international et les problèmes posés par le nouveau type de mercenariat moderne et mondialisé sont des obstacles de taille.
     

    1. Les tentatives d’interdiction
     

    a) Les conventions anti-mercenaires de l’O.U.A.
     

    La problématique de la réglementation des activités des mercenaires est assez ancienne mais elle prend un relief particulier au moment de la décolonisation et de la résonance que la guerre froide a provoquée dans ce processus. Suite à la guerre du Congo de 1966 et aux nombreux conflits qui suivirent, les chefs d’Etats et de gouvernements de l’O.U.A. réunis en Sommet à Addis Abeba du 21 au 23 juin 1971 dénoncent " l’agression des mercenaires en Afrique et en appellent aux pays du monde entier pour qu’ils appliquent des lois décrétant que le recrutement et l’entraînement sur leurs territoires sont des crimes punissables et pour qu’ils dissuadent leurs citoyens de s’enrôler comme mercenaires ". Une Convention sur l’Elimination des Mercenaires sera même adoptée mais elle n’entrera jamais en vigueur.

    Quelques dix ans plus tard, l’épopée des " chiens de guerre " se poursuit en Angola. Les membres de l’O.U.A. décident alors d’élaborer et d’adopter, durant leur sommet de Libreville, le 3 juillet 1977, une Convention sur l’élimination des mercenaires en Afrique qui entrera en vigueur en 1985.
     

    b) La convention des Nations unies contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction des mercenaires
     

    La convention des Nations unies contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction des mercenaires est votée au cours de l’Assemblée Générale du 4 décembre 1989. Elle est une conséquence directe des événements qui se sont déroulées dans l’archipel des Comores quelques mois plus tôt : le 26 novembre 1989, le président comorien Ahmed Abdallah est assassiné pendant une nouvelle tentative de coup d’Etat de Robert Denard et ses mercenaires. Les imperfections de la convention sont dénoncées dès les premiers jours par le rapporteur spécial des Nations unies sur les mercenaires, Enrique Bernalès.

    Mais le principal problème reste que le texte n’est toujours pas entré en application. Actuellement, seuls 12 pays dont certains font ainsi preuve d’un hypocrisie éhontée ont déposé les instruments de ratification, il s’agit des Barbades, du Cameroun, de Chypre, de la Géorgie, de l’Italie, des Maldives, des Seychelles, du Surinam, du Togo, du Turkménistan et de l’Ukraine. Pour entrer en vigueur, il faudrait 22 pays. L’Angola, la Biélorussie, le Congo-Brazzaville, la République Démocratique du Congo, l’Allemagne, le Maroc, le Nigeria, la Pologne, la Roumanie, l’Uruguay et la fédération yougoslave ont signé la convention mais elle n’est pas encore ratifiée. L’Australie, pendant le fiasco de l’opération conjointe de Sandline International et d’Executive Outcomes en Papouasie Nouvelle Guinée, a déclaré vouloir entamer une modification de sa propre législation afin de pouvoir ratifier la convention. Mais le peu de zèle dont font preuve les autorités fait écho au scandale des mercenaires briseurs de grève engagés pour mater les dockers australiens.
     

    c) La tentative sud-africaine
     

    La position de la République Sud Africaine concernant Executive Outcomes, et par extension les société privées de mercenaires, avait toujours été assez floue. Rusty Evans, directeur général du département des Affaires Etrangères en RSA et un des rares survivants de l’ancienne administration, cité par Laurence Mazure pour Le Monde Diplomatique, avait donné le ton le 7 juillet 1996: " il n’y a pas de preuves établissant qu’EO est une organisation mercenaire " (Johannesburg, 7 juillet 1996 au Sunday Independant).

    Pourtant principalement mise en cause, la République Sud-Africaine a décidé de son côté en août 1997 de se doter d’une loi pour réglementer les activités des mercenaires agissant à partir de son sol. Un communiqué de l’ANC daté du 2 février 1996 : " déplore la présence d’EO en Angola (…) EO est responsable de l’envoi de mercenaires et doit donc revoir ses activités (…) Nous ne pouvons pas être des exportateurs de guerre en tant que personnes qui croyons en la démocratie (...) L’ANC demande à tous les mercenaires sud-africains en Angola d’arrêter leurs activités et de retourner à la maison immédiatement. "

    Cette volonté paraît viser explicitement Executive Outcomes mais en réalité cela répond à des préoccupations de politique africaine de puissance régionale et à des motivations de politique intérieure. Il est clair que les agissements d’Executive Outcomes en Afrique ont souvent embarrassé Pretoria mais cela participe d’une critique globale de la politique étrangère du gouvernement de Nelson Mandela. Le développement de liens diplomatiques réciproques et délibérés entre la République Sud-Africaine et des pays comme la Syrie, la Libye, Cuba, le Soudan, l’Irak a considérablement irrité la plupart de ses partenaires africains ainsi que les Etats-Unis et leur allié israélien. De la même façon, la politique des ventes d’armes menée par l’Afrique du Sud dérange tout autant ; il faut rappeler que le pays a vendu de l’armement au Rwanda jusqu’au début de la crise qui a enflammé l’ensemble des Grands Lacs et que les dernières livraisons en Algérie ont provoqué des réactions indignées au sein de la Communauté internationale. Donc en l’espèce, le Bill on the Regulation of Foreign Military Assistance (B54B-97) n’est pas une législation " anti-mercenaires ", voire " anti-Executive Outcomes " comme beaucoup le réclamaient.

    Voulue par Nelson Mandela, cette législation est initiée par Kader Asmal, Ministre des Eaux et Forêts et président du National Conventional Arms Control Committe (NCACC) qui correspond à la Commission Interministérielle d’Etude des Exportations de Matériels de Guerre française dans son fonctionnement comme dans sa composition. La loi comble en fait un vide juridique qui existe dans la plupart des pays du monde. En effet, si les exportations de matériels de guerre et des équipements militaires sont soumises à un contrôle public strict, l’assistance militaire à l’étranger n’est pas intégrée dans les nomenclatures officielles.

    Le texte qui est voté le 26 février 1998 par l’assemblée nationale sud-africaine prévoit donc l’interdiction à " tout citoyen ou résident d’Afrique du Sud de recruter, d’entraîner ou de financer des mercenaires ". Cependant, elle soumet à autorisation préalable du NCACC " l’assistance militaire à l’étranger " qui statuera en fonction de trois critères :

    • l’assistance n’alimente pas le conflit,
    • l’assistance ne contribue pas à la déstabilisation de la région, et
    • l’assistance ne cause pas de violations des droits de l’homme.
    L’adoption fait suite à de nombreuses péripéties juridiques et politiques qui se sont manifestées par la prise en compte d’une centaine d’amendements dont 28 provenaient d’Executive Outcomes elle-même. La firme a demandé que l’on écrive en toutes lettres l’interdiction des activités mercenaires, que l’on assure la transparence intégrale du processus de décision des autorisations et que les activités civiles et humanitaires ne soient pas incluses dans la législation ; ce qui a été fait. Les sanctions encourues ont malgré tout été jugées " excessive " par EO : un million de Rands et/ou dix ans de prison mais heureusement les condamnations interviennent nominativement.

    La firme a livré une bataille de juristes et de lobbyistes paradoxale en ce sens qu’elle à tenté d’atténuer au maximum les effets de la loi et dans le même temps d’en accélérer la mise en place. Dans un communiqué de la firme daté du 29 septembre 1997, on peut lire :

    " EO accueille favorablement la proposition de législation sur les activités de mercenaires (…) et nous supportons la régulation de l’assistance militaire à l’étranger (…) EO est déterminée à coopérer avec le gouvernement sud-africain et les autres organisations internationales sur la proposition de loi. " Mais la société " réitère qu’elle n’espère pas que ses activités seront affectées par la proposition de loi puisque la compagnie n’est pas, malgré les articles de presse qui prétendent le contraire, une " équipe de mercenaires " ; et que les clients qu’elle fournit en formation et conseil militaires sont tous des gouvernements légitimes. EO croit qu’elle serait autorisée par le NCACC et le ministère de la défense, en l’état actuel de la proposition de loi, à procurer de l’assistance militaire à un gouvernement étranger. "

    Mais Nick van den Bergh, le directeur d’Executive Outcomes, intervient au Parlement à propos de la législation. Son discours insiste sur la " création d’un environnement constructif pour la paix ", sur le fait qu’ " EO est loin d’être la seule firme de son genre " (il citera MPRI et Vinnel, deux sociétés américaines) et qu’elle " serait ravie d’être accréditée par l’OUA et les Nations unies mais elle ne peut pas le faire sans le soutien de son propre gouvernement et à cause de la mauvaise image que répand la presse sur la compagnie. " Van den Bergh poursuit sur le plan politique : " Les clients ne veulent pas d’obligations morales après le travail effectué. C’est une des raisons qui font que les Etats appellent des compagnies privées indépendantes pour leurs services (…) Vous y allez, vous décrochez un contrat, vous faites le travail, vous êtes concentré sur votre travail et pas sur les dossiers politiques, diplomatiques ou sur la question de savoir si votre gouvernement peut en bénéficier. Vous n’espionnez pas non plus… et quand l’entraînement est fini, vous faîtes les valises et vous rentrez à la maison. " Il finira en amadouant les auditeurs parlementaires : " Nos contrats sont très limités en ce moment. Nous en avons quelques-uns mais de très petits (…) Nous tentons de garder un profil bas. Les clients potentiels ne veulent pas nous engager pour le moment, ils veulent savoir comment les choses vont évoluer. " Il ajoutera que la firme ne possède plus que 14 permanents en Afrique du Sud (en plus de la banque de données de 2 000 noms de volontaires contactables à tout instant) et que sa seule opération africaine actuelle se déroule en Sierra Leone où EO protège des compagnies de construction et d’extraction minière.

    La chambre basse sud-africaine amendera le texte, quatre jours avant son adoption définitive, en incluant au projet les ressortissants étrangers vivant en Afrique du Sud. Ce geste visait les généraux de l’armée de Mobutu qui se seraient réfugiés en République Sud-Africaine pour fomenter un coup d’Etat contre Laurent-Désiré Kabila en République Démocratique du Congo (ex-Zaïre). La législation interdit ainsi, sur le sol d’Afrique du Sud, le recrutement, l’usage, l’entraînement ou le financement de mercenaires par un sud-africain ou un étranger résident. Mais les critiques à l’encontre du texte se font jour rapidement. La définition du mercenaire est la première cible : la " participation directe d’un combattant dans un conflit armé pour un gain privé " paraît très évasive à beaucoup. Ensuite, elle légitime la pratique de l’accréditation, calquée sur le modèle américain, qui est très en vogue en ce moment dans les couloirs du Foreign Office anglais. Khareen Pech, une journaliste free-lance sud-africaine qui a étudié la galaxie EO, y voit même une victoire de la firme. EO s’était déjà vantée en " acceptant avec plaisir tout le crédit qui a été donné à la firme en sa qualité d’instrument de la résolution de deux conflits majeurs sur le continent africain " mais pour la journaliste, la loi ne touchera pas les activités de la firme :

    " La compagnie s’est préparée de longue date à cette échéance en faisant mine de mettre sur la touche l’icône mercenaire que représente Barlow devenu d’ailleurs consultant d’Executive Outcomes. Ensuite, il y a peu de choses que le gouvernement sud-africain puisse faire pour entraver les activités d’EO, quand on sait que la firme est enregistrée comme compagnie britannique offshore, ce qui rend difficile la saisie de ses avoirs (…). De surcroît, les preuves de l’activité mercenaire au sens où l’entend la loi ne seront pas faciles à réunir. "

    Il est clair que le contrôle des activités des firmes sur le terrain n’est pas une chose évidente, a fortiori dans le territoire étranger d’un gouvernement qui a engagé la firme ou qui soutient explicitement ou tacitement son action. Autre critique du texte, il ne fait pas " de véritable distinction entre mercenaires et les programmes légitimes et pacifiques " qui sont le fait d’ONG, d’universités et d’associations d’aide dans le cadre de la résolution du conflit.

    Pour mettre tout le monde d’accord, la firme a laissé explicitement entendre, le 7 janvier 1997 au cours d’un débat au Parlement sud-africain, qu’en cas de mise en cause, elle ferait appel à la Cour suprême ou elle délocaliserait ses bureaux en Grande-Bretagne, en Allemagne ou aux Pays-Bas…
     

    d) Les législations des pays exportateurs
     

    Les Etats traditionnellement fournisseurs de main d’œuvre sécuritaire ne montrent pas plus de zèle à renforcer leurs législations nationales.

    La France a adopté récemment un nouveau code pénal mais les dispositions concernant les mercenaires n’ont pas été modifiées. L’article 85 reste inchangé : " …sera puni d’un emprisonnement de 1 à 5 ans et d’une amende de 3 000 francs à 40 000 francs, quiconque, en temps de paix, enrôlera des soldats pour le compte d’un puissance étrangère, en territoire français. " L’article 89 portant sur la sûreté de l’Etat condamne à la détention criminelle à perpétuité " ceux qui auront levé ou fait lever des troupes armées, engagé ou enrôlé, fait engager ou enrôler des soldats. " Mais ces textes n’ont jamais été appliqués. Bob Denard, dans sa seule procédure judiciaire en France, consécutive à sa participation au coup d’Etat au Bénin en 1977, avait été poursuivi pour " association de malfaiteurs. "

    Même chose aux Etats-Unis où l’article 959 du code américain est relativement peu utilisé et peu contraignant : " quiconque, à l’intérieur du territoire américain, s’enrôle, s’engage, se loue ou invite un autre à s’enrôler, s’engager ou à enfreindre la loi américaine avec l’intention de s’enrôler, ou de s’engager au service d’un quelconque prince, Etat, colonie, région ou peuple étrangers, (…), sera passible d’une amende d’un montant maximum de 1 000 $, ou d’une peine de prison pouvant aller jusqu’à trois ans ou les deux. "

    Le Royaume-Uni, vieil exportateur de mercenaires et siège de nombreuses multinationales de sécurité (Executive Outcomes, Sandline International, DSL, etc.), a donné sa réponse directement au rapporteur spécial Bernalès par la voie de son ambassadeur à Genève, Nigel Williams : " Le recrutement de mercenaires au Royaume-Uni n’est illégal que dans un nombre très limité de cas (notamment si des citoyens britanniques font partie des forces d’un Etat étranger en guerre avec un autre Etat étranger qui est lui-même en état de paix avec le Royaume-Uni). La mise en place d’une législation susceptible de rendre effectives les conventions des Nations unies sur les mercenaires a été considérée, mais, d’un point de vue légal, elle serait très difficile à exécuter. "

    La Belgique enfin rappelle sa législation répressive contre l’image de son passé colonial et de sa tradition mercenaire. Elle punit d’emprisonnement " quiconque aura recruté des hommes au profit d’une armée ou d’une troupe étrangère sans l’autorisation du roi " (loi du 15 juin 1951, article 99) et un autre texte datant de 1979, condamne " l’engagement de nationaux belges dans une troupe étrangère. " Mais cela n’a aucunement empêché que le Belge Tavernier ne soit pas inquiété.

    Le peu d’entrain des Etats s’est même révélé au cours du vote d’un projet de résolution proposé par le Nigeria le 15 novembre 1996 aux Nations unies. Le projet prévoyait l’entraide judiciaire et l’arbitrage de la Cour internationale de justice dans les conflits entre les Etats parties à la convention de 1989 sur les mercenaires. Le camp du " non " réunit la Belgique, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, le Japon ainsi que la plupart des pays de l’OTAN ; l’abstention française et les absences significatives de pays comme les Comores, le Zaïre et la Sierra Leone ne bloquent pourtant pas le vote de la résolution (97 pour, 16 contre et 37 abstentions). Mais ce débat aux Nations unies montre toute l'ambiguïté des Etats exportateurs de mercenaires ou hôtes de firmes de sécurité. Les motifs politiques ne sont pas non plus à écarter puisque l’utilisation ou le pilotage des sociétés peut servir certains intérêts de politique étrangère peu avouables ou soutenir des filiales nationales à l’étranger.

    Il n’en reste pas moins que les difficultés rencontrées par toutes les législations relèvent de facteurs généraux qui dépassent le bon vouloir des nations et des organisations internationales. Les problèmes d’application d’une réglementation sur les mercenaires tiennent à deux niveaux différents : la définition juridique du mercenariat et la relative impossibilité des Etats à appliquer les textes face à des multinationales légales organisées et des contrats légitimes.
     

    2. Les problèmes posés par les législations et leur application
     

    a) Volontaire ou mercenaire
     

    La distinction entre mercenaire et volontaire est très importante pour l’esprit d’une législation théorique sur les mercenaires. En effet, l’emploi d’étrangers dans les forces armées d’un pays n’est pas une pratique nouvelle. Depuis l’Antiquité, les guerres ont fait appel à des combattants extérieurs pour renforcer une partie dans un conflit. Mais, avec le moyen âge, s’est développé la notion d’accords interétatiques de prêts durables de soldats d’Etat à Etat par le biais de licences ou de capitulations. Les Gardes Suisses en sont le meilleur exemple pour ce qui est de la durabilité et de la permanence. De même, les Hessois aidèrent George III d’Angleterre dans la guerre d’indépendance américaine. L’époque moderne a conservé à sa façon cette méthode en l’adaptant et en la sécularisant : la Légion Etrangère, le Tercio espagnol et le 32ème bataillon sud-africain sont des formes achevées de ces unités spéciales d’étrangers sous commandement régulier de l’état-major d’un pays. Ils ne sauraient en aucun cas être comparés à des mercenaires et l’ONU ne les reconnaît pas comme tels.

    Dans la même optique, les volontaires qui se joignent à une campagne, individuellement ou en groupes, en épousant la cause défendue par un des belligérants ne sont pas concernés. Par idéal, La Fayette ou Lord Byron ont été amenés à prendre parti dans un conflit. La guerre d’Espagne a aussi vu quelque 35 000 hommes s’enrôler dans les brigades internationales, constituées selon leur nationalité d’origine, pour combattre Franco et son régime fasciste qui avait lui aussi sa légion Condor, envoyée par Hitler et s’étant distinguée par le célèbre bombardement de Guernika. Mais là aussi, ces hommes ne peuvent être qualifiés de mercenaires tant leur engagement est dépourvu de motivations financières.
     

    b) La notion juridique de mercenaire
     

    La plupart des législations sur les mercenaires reprennent la définition de l’article 47 du Protocole additionnel de 1977 à la Convention de Genève du 12 août 1949 et au protocole sur la protection des victimes de guerres (protocole I) :

      Le mercenaire n’a pas les droits afférents aux combattants et aux prisonniers de guerre.

      Le mercenaire s’entend de toute personne :

        1. qui est spécialement recrutée dans le pays ou à l’étranger pour combattre dans un conflit armé ;
        2. qui prend part aux hostilités essentiellement en vue d’obtenir un avantage personnel et à laquelle est effectivement promise, par une partie au conflit ou en son nom, une rémunération matérielle nettement supérieure à celle qui est promise ou payée à des combattants ayant un rang et une fonction analogues dans les forces armées de cette partie;
        3. n’est pas un ressortissant d’une partie au conflit ou un résident du territoire contrôlé par une partie au conflit ;
        4. n’est pas un membre des forces armées d’un partie au conflit ; et
        5. n’a pas été envoyée en mission officielle par un Etat qui n’est pas partie au conflit en tant que membre des forces armées dudit Etat .
    La convention des Nations unies de 1989 intègre la définition de 1949 dans son entier et augmente son champ d’application :
    1. est spécialement recrutée dans le pays ou à l’étranger pour prendre part à un acte concerté de violence visant à :
    2. renverser un gouvernement, ou de quelque autre manière, porter atteinte à l’ordre constitutionnel d’un Etat ; ou
    3. porter atteinte à l’intégrité territoriale d’un Etat ;
    4. qui prend part à un tel acte essentiellement en vue d’obtenir un avantage personnel significatif et est poussé à agir par la promesse ou par le paiement d’une rémunération matérielle ;
    5. qui n’est ni ressortissante ni résidente de l’Etat contre lequel un tel acte est dirigé ;
    6. qui n’a pas été envoyée par un Etat en mission officielle ; et
    7. qui n’est pas membre des forces armées de l’Etat sur le territoire duquel l’acte a eu lieu.
    La Convention de l’O.U.A. sur l’élimination des mercenaires en Afrique reprend, elle aussi, la définition de Genève mais elle est beaucoup plus complète et exhaustive dans les modalités d’application au sein des Etats de l’OUA. La préambule définit les mercenaires comme une " grave menace " qui pèse sur le " droit des peuples africains vivant sous le joug de la domination coloniale et raciste à leur indépendance et à leur liberté. " Dès lors, " une solidarité et une coopération totale entre les Etats membres (…) déterminés à prendre toutes les mesures nécessaires pour éliminer du continent africain le fléau que représentent les mercenaires (…) " est nécessaire pour mettre fin " aux activités subversives des mercenaires en Afrique. " Les moyens annoncés sont impressionnants : peine capitale, assistance mutuelle, extradition et règlement des différents entre les membres. Les obligations des Etats signataires sont très contraignantes :
    1. empêcher ses ressortissants ou les étrangers résidant sur son territoire de commettre les crimes définis dans l’article 2 de la présente convention ;
    2. empêcher l’entrée ou le passage sur son territoire de tout mercenaire ou de tout équipement destiné à l’usage de celui-ci ;
    3. interdire sur son territoire toute activité de la part d’organisations ou d’individus qui emploient des mercenaires contre les Etats africains membres de l’O.U.A.;
    4. communiquer aux autres Etats membres de l’O.U.A., dès qu’il en aura connaissance, toute information ayant trait aux activités de mercenaires en Afrique ;
    5. interdire sur son territoire le recrutement, l’entraînement ou l’équipement de mercenaires ou le financement de leurs activités ;
    6. prendre aussitôt que possible toutes les mesures juridiques pour mettre en œuvre la présente convention.
    Mais la difficulté inhérente à la définition juridique du mercenaire et des activités mercenaires se double de complications plus récentes tenant au régime international d’application de ces dispositions.
     

    c) L’application par les Etats et l’impunité des firmes face aux violations des droits de l’homme
     

    En effet, si par bien des aspects le personnel d’Executive Outcomes répond à la définition de la convention de 1989 (personnel largement rémunéré pour exercer des tâches militaires dans un pays tiers), les contrats conclus par cette entreprise avec des Etats échappent à la sphère des activités décrites par ce texte.

    L’action des firmes transnationales de sécurité s’accompagne souvent sur le terrain de violations manifestes des droits de l’homme. D’aucuns soutiennent que c’est un caractère inhérent aux activités des mercenaires mais d’autres affirment que c’est le dernier obstacle à leur légalisation, et qu’il provient d’inventions des journalistes et des rebelles inquiétés par la mission des compagnies.

    En tant qu’acteurs non-gouvernementaux, les firmes transnationales de sécurité échappent en grande partie aux dispositions du droit international. Par exemple, le principe de base qui sous-tend la législation sur les atteintes aux droits de l’homme stipule que seuls les Etats commettent des violations des droits de l’homme. Ce problème se pose depuis toujours aux Nations unies au sujet des mouvements d’opposition armée qui ont été dénoncés pour des abus de ce type (le PKK en Turquie, le LTTE au Sri Lanka et le Sentier Lumineux au Pérou). Les ONG prétendent alors qu’il faut impliquer l’Etat contractant en le sommant d’être responsable des agissements de la firme qu’il a engagée. Mais cela est très difficile car souvent le pays était déjà le théâtre de violations des droits de l’homme. Pourtant dans le même ordre d’idée, l’utilisation de mines antipersonnel est dénoncé dès le début des opérations d’Executive Outcomes en Sierra Leone par Foday Sankoh – le leader du Revolutionary United Front - auprès de l’ONU et de l’O.U.A. Le démenti de Nick van den Bergh précise que l’entraînement au " minewarfare " existe bien sûr dans les programmes de formation d’EO mais que l’utilisation des mines se limite à la protection des bases et des points stratégiques.

    La possibilité juridique de s’opposer aux firmes transnationales de sécurité et d’assistance militaire devient d’autant plus difficile que les compagnies prennent toutes les précautions dans l’établissement de leurs contrats d’engagement. Le gouvernement de Papouasie Nouvelle Guinée s’était engagé par écrit préalablement au déploiement de Sandline à " fournir à tous les personnels [de Sandline] les visas, les timbres de passeport et les autorisations pour circuler librement dans le pays à tout moment… "
     

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LA FIN DE L'OSTRACISME


Ce panorama du secteur privé de l’assistance militaire et de la sécurité permet de relativiser certaines idées préconçues sur l’existence de cette forme nouvelle et " moderne " de mercenariat.

Tout d’abord, les compagnies qui exercent ces activités ne travaillent pas uniquement pour des gouvernements légaux, comme les plaquettes d’informations et autres sites Internet le clament si catégoriquement. Les contrats conclus entre les firmes et les compagnies privées, notamment dans le domaine pétrolier et minier, ne relèvent pas de cette catégorie. Il s’agit ici de satisfaire aux demandes de protection d’acteurs commerciaux ce qui n’interdit pas nécessairement de mener des actions illégales ou peu scrupuleuses quand elles ne sont pas en contradiction avec des intérêts et la souveraineté des gouvernements qui accueillent ses investissements. De plus, les Etats contractants n’engagent pas les compagnies transnationales de mercenaires pour des tâches exclusivement légales : les opérations " antiterroristes " cachent souvent une répression armée de l’opposition interne à un pouvoir constitué, ce qui est différent. Enfin, certains contrats avérés ont été remplis au profit de gouvernements en exil (Ahmed Tejan Kabbah en Sierra Leone), ou après un choix subjectif dans un contexte de guerre civile. En Angola, les Sud-africains d’Executive Outcomes ont soutenu le gouvernement légal d’Edouardo Dos Santos contre la rebelle UNITA, que l’Afrique du Sud a toujours considéré comme légitime tant que mouvement de libération nationale. Le même dilemme entre la légitime résistance à l’oppression et la souveraineté légale d’un Etat, qui sont deux principes contradictoires reconnus par la Charte des Nations unies, s’est retrouvé au cours de la plupart des contrats : au Congo-Brazzaville où Lev’Dan a soutenu Pascal Lissouba contre Sassou N’Guesso ; au Zaïre où Executive Outcomes et Sandline International se sont rangés aux côtés de Mobutu contre Laurent-Désiré Kabila ; au Rwanda où EO semble avoir soutenu l’Armée Patriotique Rwandaise tutsie et au Soudan où elle est accusée de former les soldats chrétiens et animistes de John Garang (ALPS) contre un régime islamiste dictatorial.

L’état actuel des réflexions concernant les activités des compagnies transnationales d’assistance militaire et de sécurité montre que l’on s’achemine vers la fin des tentatives interdiction et le début d’une réglementation dont le but est de contrôler et d’encadrer ces phénomènes.

David Isenberg, dans un rapport publié par le Center for Defense Information de Washington qui fait autorité, suggère la création d’un registre international des firmes de mercenaires, comparable au registre des Nations unies sur les armes conventionnelles. Les entreprises devraient alors satisfaire à des conditions précises pour opérer en dehors de leur pays d’origine. Celles-ci relèveraient des dispositions des traités relatifs aux droits de l’homme, dont les protocoles de Genève, les lois de la guerre ainsi que la législation internationale sur les questions humanitaires, toujours selon l’analyste américain.

Ce procédé de réglementation est soutenu par la plupart des pays exportateurs de main d’œuvre sécuritaire. Il s’apparente à la procédure américaine, étendue au niveau international. Dans cette optique et suite au scandale du coup d’Etat raté de Sandline International en Sierra Leone, le Foreign Office britannique tente actuellement de se doter d’un tel registre d’accréditation pour éviter les dérapages et les scandales provoqués par les firmes qui opèrent à partir de son territoire : chaque firme " anglaise " serait ainsi plus ou moins contrôlée à l’aune de sa conformité avec les dispositions légales en vigueur dans le pays.

L’intense réflexion que mène la DIA américaine est révélatrice de cet état d’esprit. William Thom, le " Monsieur Afrique " du service de renseignement militaire US, organise tous les six mois un séminaire regroupant, outre les africains de la DIA, des représentants des sociétés privées de sécurité, des universitaires et des dirigeants d’entreprises et d’ONG. De la même façon, l’Institute of Security Studies (ISS) et le Canadian Council for International Peace and Security (CCIPS) ont organisé un colloque sur la privatisation de la guerre et la sécurité en Afrique, le 5 mars 1997 à Pretoria.

La privatisation de l’assistance militaire et les activités d’exportation des sociétés privées transnationales de sécurité vont vraisemblablement être l’objet d’un processus de tri et d’accréditation sur le plan juridique national – chaque pays réglementant les compagnies qui sont sur son sol – et l’émergence d’une acceptation internationale pourrait se matérialiser par des conventions ou des licences délivrées par les Nations unies.

Mais l’enregistrement des firmes dans des paradis fiscaux ou dans des pays qui ne se seraient pas dotés d’une législation contraignante laisserait encore vacant le marché de l’assistance militaire peu avouable et les activités traditionnelles des mercenaires, pour le plus grand intérêt des Etats pilotes, des compagnies d’extraction de matières premières stratégiques et pour les pays instables demandeurs.

La prophétie des époux futurologues, Alvin et Heidi Toffler, se réaliserait alors pour ouvrir la voie d’un maintien de la paix d’un nouveau genre et sans doute d’une nouvelle ère dans les relations internationales et stratégiques.
 

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BIBLIOGRAPHIE
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Revues et périodiques
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  • La Lettre de l’Océan Indien
  • La Lettre Afrique Energie
  • La Lettre Afrique Expansion
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  • Military Balance, 1998.
World Wide Web


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www.dyncorp.com Site de Dyncorp

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www.demining.com Site de Ronco

www.eo.com Site d’Executive Outcomes

www.diamondworks.com Site de Diamondworks/Branch Energy

www.gjw.hu Site de GJW Government Relations Limited

www.gray security.co.za Site de Gray Security

www.coin.co.za Site de Coin Security

www.betac.com Site de Betac International

www.mpri.com Site de MPRI

www.saic.com Site de SAIC
 

Sites d’information
 
http://194.229.207.37/www/portland/WS_24_wacken.hut.html Site de Spy Magazine

www.balkaninstitut.org Site de Military Watch

www.govexec/top200/topdod.htm Site de Government Executive Magazine

www.moles.org/ProjectUnderground/mil.html Site de Project Underground

www.unhcr.ch Site du Haut Commissariat aux Réfugiés

www.uno.org Site de l’Organisation des Nations Unies

www.cdi.org/issues/mercenaries/merc1.html Site du Center for Defense Information

www.yugoslavia.com/Bulletin/95/9504/9504/17.htm Site d’information sur la Bosnie

www.datec.com.au/sandline Minutes du procès de Sandline en Papouasie Nouvelle-Guinée

www.fas.org Site d’information sur la défense

www.jane’s.com Site des publications Jane’s

www.theage.com.au Site du journal The Age (Melbourne)

www.oilonline.com/news Site d’information sur les hydrocarbures

www.africanews.org Site d’information sur l’Afrique

www.rfi.fr Site de Radio France International


Mail and Guardian (www.mg.co.za)

  • Chris Gordon, " Mercenaries Grab Gems ", 9 mai 1997.
  • Angella Johnson, " Broker of War and Death ", 28 février 1997.
  • Khareen Pech, David Beresford, " Africa’s New Look Dogs of War ", 24/01/97.
  • Al J. Venter, " Ex-US Army Vets Flood to Guard Oilfields " , 10 octobre 1997.
Dépêches en ligne des agences : AFP, Reuters, Associated Press, IPS.

Conversations et lectures de courriers électroniques (News Groups et E-Mail)

Disenberg@cdi.org 

Army-talk@lib.sun.ac.za
 

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