" Il [le Roi d’Angleterre] a déplacé
de vastes armées de mercenaires
pour finir son laborieux travail de mort,
de désolation et de tyrannie,
déjà entamé dans des
circonstances perfides et cruelles
qui n’ont rien à envier aux âges
les plus barbares et
qui ne sont pas digne d’une haute civilisation.
"
Déclaration d’Indépendance
des Etats-Unis,
adopté par le Congrès le
4 juillet 1776
" Pourquoi ne pas envisager de créer
des forces de mercenaires volontaires
organisées par des entreprises privées
pour mener des guerres
sur une base contractuelle pour le compte
des Nations unies ?
On pourrait envisager la création (…)
de ‘sociétés de paix’ à charte internationale,
chacune étant assignée à
quelque région du globe.
Au lieu d’être payée pour faire
la guerre,
leur unique source de profit viendrait
de leur capacité de limiter la guerre
dans leur région (…).
On pourrait même trouver des investisseurs
privés
pour capitaliser ce genre d’entreprises si,
mettons la Communauté internationale
ou des groupes régionaux
consentaient à les dédommager
de leurs services ou
à leur verser des primes exceptionnelles
les années où le nombre de leurs victimes décline.
"
Alvin et Heidi Toffler,
Guerre et contre-guerre, survivre à
l’aube du XXIème siècle.
| Le Péruvien Enrique Bernales Ballesteros, rapporteur spécial
des Nations Unies sur la question des mercenaires, ainsi que plusieurs
Organisations Non Gouvernementales (Human Rights Watch, Amnesty International
et de nombreuses organisations de soutien médical et humanitaire
notamment) dénoncent unanimement la recrudescence et la prolifération
du mercenariat partout dans le monde. S’il est clair que la présence
de mercenaires dans les conflits armés ne date pas de la fin de
la guerre froide et que ce phénomène remonte à l’Antiquité,
il n’en reste pas moins que " l’autre plus vieux métier du monde
" connaît en effet actuellement une prospérité nouvelle
sans précédent à l’époque moderne.
L’histoire des mercenaires se confond avec celle des guerres. Une analyse du mercenariat " moderne ", que l’on peut faire débuter à partir de l’apparition des armées nationales (XVIIIème et XIXème siècles), permet de définir trois grandes familles de mercenaires, regroupés en idéaux-types :
Bien entendu, les mercenaires appartenant aux types traditionnels restent actifs dans la plupart des conflits contemporains. Enrique Bernales Ballesteros alarme à cet égard la Communauté Internationale sur leur présence au Zaïre rebaptisé République Démocratique du Congo, en Angola, au Rwanda, au Tadjikistan, en Arménie, en Azerbaïdjan, en Afghanistan, en ex-Yougoslavie et à la frontière entre l’Inde et le Pakistan. Cependant, le rapporteur spécial de l’ONU sur la question des mercenaires s’inquiète surtout de la " mutation stratégique " inédite que connaissent actuellement les " chiens de guerre ". En effet, " c’est bien moins le mercenariat comme tel qui fut mis en échec qu’une certaine manière de l’exercer " qui s’est considérablement marginalisée. La fin de la guerre froide voit se développer à nouveau le mercenariat mais sous une forme qui n’a connu son équivalent qu’aux temps des condottiere italiens qui n’en représentaient à l’époque qu’une manifestation encore très embryonnaire. Tentative de définition des caractères communs du nouveau mercenariat Ces " chiens de guerre " du quatrième type sont diamétralement opposés aux trois premières versions historiques qui continuent leurs activités encore aujourd’hui. Ce nouveau modèle est défini par le rapporteur spécial des Nations unies dans un rapport de février 1997 : " Les activités des mercenaires ne font pas seulement que continuer à exister, elles changent de nature. L’établissement de compagnies qui vendent du conseil militaire, de l’entraînement et des services de sécurité à des pays clients en échange d’argent ou de concessions minières et énergétiques (…) devient très répandu. (…) Selon ce nouveau concept, il apparaît que tout Etat possède la liberté d’acheter des services de sécurité sur le marché international auprès d’organisations composées de personnes de nationalités différentes, unies par leurs fonctions et leurs capacités à contrôler, punir et imposer un ordre voulu par le gouvernement qui les loue, sans considérer les coûts en vies humaines, en échange d’argent et d’une portion de ses ressources naturelles. " Le mot mercenaire ne définit pas de façon suffisamment exhaustive et précise ce nouveau phénomène. La Defense Intelligence Agency et certains analystes américains parlent de transnational security corporations, mais le concept de sécurité, nous le verrons, ne permet pas d’appréhender toute l’étendue des activités couvertes : assistance militaire, formation, etc. Le plus souvent, les commentaires sur le sujet traitent des mercenaires avec le vocabulaire mythologique traditionnel : Dogs of War, Soldiers of Fortune, etc. Le peu de littérature qui existe en langue française est aussi pauvre en définitions conceptuelles. Les journalistes Misser et Chapleau ont choisi dans l’index de leur ouvrage la périphrase suivante pour désigner les mercenaires du quatrième type : " Les sociétés privées exportatrices de services sécuritaires et/ou d’expertise militaire. " Les firmes privées d’assistance militaire et de sécurité sont composées d’anciens militaires et d’hommes de renseignement regroupés au sein de firmes dotées de structures similaires à celles des sociétés commerciales de droit privé. Opérant à partir d’une nation hôte compréhensive, ou d’un paradis fiscal, elles peuvent comporter des filiales disséminées sur l’ensemble du globe, comme n’importe quelle multinationale de type capitaliste. Elles sont engagées par des gouvernements, des organisations non gouvernementales, des organisations internationales ou des compagnies privées par le biais de contrats en bonne et due forme de manière parfaitement légale. Ces compagnies affirment généralement travailler uniquement au profit de gouvernements légaux mais certaines consultations ayant échoué, du fait des firmes, à cause de la trop grande instabilité de certains régimes montrent que ce n’est pas un principe intangible. Le montant des honoraires est souvent très élevé mais il s’agit d’Etats souverains ou d’organisations légales dépensant leurs propres deniers, ce qui interdit toute critique de fond. Comme toute autre entreprise, ces firmes disposent de sites Internet, de services de communication et de documentations à destination de la presse et des clients potentiels. Ce la constitue une rupture en comparaison de la confidentialité et de la discrétion qui prévalait par le passé chez les mercenaires traditionnels. Leurs domaines d’activités et des services contractuels sont très diversifiés : soutien logistique, maintien de l’ordre, expertise et conseil militaire, formation militaire des personnels (Terre, Air, Mer quel que soit l’arme et la spécialité), renseignement, opérations spéciales et sécurité des personnes et des biens. Pour se faire, elles disposent de réserves d’hommes plus ou moins importantes (jusqu’à 5000 hommes), de matériels performants et de cadres expérimentés provenant des unités d’élite et des institutions militaires les plus prestigieuses au monde. Les dirigeants de ces firmes se targuent de pouvoir effectuer des opérations de maintien ou de rétablissement de la paix plus efficaces et moins coûteuses que celles des Nations unies. Ils refusent d’être comparés à des mercenaires et préfèrent le qualificatif de " conseillers militaires " en arguant du fait qu’ils ne participent pas directement aux combats et qu’ils n’agissent que dans un cadre légal au profit de gouvernements, d’organisations publiques ou privées parfaitement honnêtes. On dénombre plus de 300 000 entreprises de sécurité et d’assistance militaire dans le monde, mais seules quelques-unes possèdent un niveau d’activité d’envergure mondiale. En France, le marché de la sécurité était récemment estimé par Paul Barril à " 10 milliards de francs de chiffre d’affaires et 90 000 emplois : autant que la Gendarmerie ! ". Le syndicat national des entreprises de sécurité dénombrait quand à lui 500 sociétés en 1984 et 1100 en 1994 ce qui représentait alors 66 200 personnes. Les chiffres d’affaires, s’ils représentent le poids financier total des firmes et non pas la part des activités " mercenaires ", sont pourtant de bons indicateurs de la santé du secteur. En majorité d’origine sud-africaine, américaine ou anglaise mais aussi françaises, israéliennes, ces firmes agissent sur l’ensemble de la planète au gré des conflits et des besoins, pour leur propre profit ou pour celui d’un pays. Le plus souvent dans des pays en développement à instabilité chronique, elles travaillent aussi pour les pays développés où elles y sont utilisées comme des sous-traitants. La plupart des contrats remplis par ces firmes ont donné lieu à des réactions contradictoires de la part des contractants comme des observateurs. Des interrogations sur la légitimité, l’impartialité et l’action proprement dite de ces acteurs sur le terrain se sont faites jour. Accusées d’être la forme la plus achevée et la plus perverse du mercenariat version " profitkillers ", de se payer sur la dette ou sur les ressources naturelles de pays déjà en grande détresse financière, de violer les droits humains ou bien encore de servir les intérêts de compagnies ou de gouvernements sans scrupules au détriment du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, elles ont fait l’objet de critiques et de scandales peu relayés par les médias. Parallèlement, et souvent pour un même contrat, ces sociétés transnationales de sécurité ont été félicitées publiquement pour avoir mis fin à des guerres civiles qui duraient depuis des décennies, pour avoir sauvé des enfants, des observateurs internationaux ou des responsables d’ONG d’une mort certaine. De même, leur action a été reconnue en faveur des réfugiés, du déminage et de l’assistance civile aux populations. Une large réflexion sur la généralisation de leur emploi en Afrique a été entamée par le Pentagone relayant en cela les hésitations des Nations unies et des ONG. Le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats interdit de juger du bien fondé des moyens employés par les gouvernements pour régler leurs problèmes intérieurs d’où une question cruciale face au développement du mercenariat moderne : ces acteurs d’un genre nouveau sont-ils le spectre du retour à un " néocolonialisme " capitaliste ou une solution d’avenir pour le maintien de la paix ? La réponse n’est pas évidente pour plusieurs raisons. La première tient à la Communauté Internationale et aux Etats. Les critiques de certains détracteurs occultent la responsabilité des Etats dans le développement de ce mercenariat " nouvelle génération. " Les conséquences militaires de la fin de la guerre froide – baisse des budgets de défense, démobilisation des effectifs, désengagement des principales puissances des opérations de maintien ou de rétablissement de la paix, privatisation de fait des politiques étrangères et de sécurité – ont crée un environnement favorable pour ce nouveau type de mercenariat. Une même hypocrisie existe chez les Nations unies et les ONG qui s’érigent en défenseurs du droit international mais dont certaines ont parfois recours aux services de ces sociétés pour soutenir leurs actions sur le terrain. La résurgence du mercenariat est en fait bel et bien le résultat de l’apparition d’un nouveau marché, issu de conditions générales d’émergence complexes et multiples, et de la rencontre d’une demande avec une offre : ce schéma suit en cela les phénomènes mondiaux de libéralisation et d’internationalisation croissantes. De plus, le " pilotage " de ces firmes pour des objectifs nationaux de politique étrangère et l’hypocrisie consistant à dénoncer les activités des compagnies de sécurité et à faire appel à elles ou à laisser des entreprises nationales à l’étranger recourir à leurs services doivent être levés. L’absence d’unité dans les activités et le manque de transparence de ces firmes du point de vue financier est un obstacle à toute légitimation ou condamnation globale d’emblée. Chaque firme est différente et seule une étude détaillée de son origine, de ses salariés (dirigeants et personnels " d’active "), de ses réseaux de soutien et d’action et enfin des contrats qu’elle a pu mener permet d’apprécier des profils particuliers et les comportements qui lui sont afférents. Une typologie précise de ces firmes fera l’objet de la deuxième partie. Enfin face aux poids des firmes dans les pays contractants et aux suspicions qui planent sur leurs activités, il faut s’interroger sur les limites politiques et économiques de l’action des firmes multinationales de sécurité et d’assistance militaire ainsi que sur les possibilités et la volonté des Etats de légiférer à leur propos. |
| Ces firmes exportatrices de main d’œuvre militaire et d’expertise sécuritaire
se positionnent sur un marché précis, une " niche
" inoccupée, qui résulte de la rencontre d’une demande en
constante augmentation et d’une offre diversifiée.
En privilégiant le facteur économique au détriment
du déterminant militaire de la puissance nationale dans la défense
des intérêts nationaux, les Etats ont déclenché
des mutations importantes au sein de leurs appareils de défense
et dont les conséquences quant à l’émergence des firmes
multinationales de sécurité sont évidentes.
A. Le
modèle libéral appliqué au déterminant militaire
de la puissance internationale après la guerre froide:
La fin de la guerre froide a vu le triomphe de l’économie dans les relations internationales. Les appareils de renseignement se sont transformés en soutien des entreprises par le biais du concept d’intelligence économique et l’Etat s’y implique à son tour en transformant la politique étrangère en " diplomatie économique ". Les armées aussi sont mises à contribution dans la gestion des sorties de crise avec le développement des " affaires civilo-militaires ", sensées permettre la conquête des marchés de reconstruction après une intervention militaire. Les relations internationales se retrouvent entre guerre et diplomatie économiques, dans le cadre de la libéralisation mondiale et de chaque intérêt économique national. Les Etats-Unis sont bien sûr les pionniers de cette vision économique des relations internationales, mais cette tendance gagne peu à peu tous les Etats forcés d’agir dans le cadre des règles imposées par les marchés internationaux mondialisés. Le président Chirac a ainsi prononcé aux ambassadeurs français un discours équivalent sur le fonds à celui de Bill Clinton, les enjoignant d’être les représentants de commerce de la Maison France. La politique étrangère des Etats est conditionnée par ses impératifs, de telle sorte que la République Populaire de Chine, par exemple, se voit flattée et ménagée par la Communauté Internationale malgré son manque flagrant de libéralisme politique. L’ensemble des pays du monde sont analysés en fonction de leurs potentialités économiques au détriment de leur comportement politique alors que les pays " émergents " sont la cible privilégiée des chancelleries du fait des opportunités commerciales qu’ils représentent. Les gouvernements reconvertissent leurs services de renseignement au profit de l’intelligence économique et l’administration est sommée de fournir un appui tactique aux entreprises à l’étranger. La mondialisation induit des comportements étatiques réorientés
dans le sens de la guerre économique que se livrent actuellement
les nations développées pour conserver la croissance de leurs
économies touchées par le chômage et les inégalités
sociales d’une part et les pays à marché intérieur
prometteur ou disposant de ressources naturelles stratégiques d’autre
part.
1. La baisse
des budgets de défense et la privatisation des appareils de défense
et de sécurité dans les pays développés
Le graphique (Source : Military Balance, édition 1998) permet d’apprécier l’ampleur considérable de cette baisse générale : environ 30% en 10 ans. Il fait aussi figurer les différences d’amplitude entre les zones qui touchent effectivement les " dividendes de la paix " et celles qui continuent à augmenter leurs dépenses militaires du fait de leur instabilité. Les premières seront exportatrices dans ce marché de la sécurité et les autres importatrices. La zone Afrique subsaharienne est la seule exception notable puisque les dépenses militaires y baissent de 21,4% dans la période 1985-1996. Cela n’a aucune corrélation avec le retour à la stabilité politique : les montants des dettes publiques des pays de la zone expliquent en grande partie cette apparente réduction. La " mal gouvernance " a provoqué des interventions du Fond Monétaire International et de la Banque Mondiale : cures d’amaigrissement budgétaire, rééchelonnements de la dette sous des conditions de gestion draconiennes et accords contraignants adoptés par le Club de Paris ou le Club de Londres. L’Afrique subsaharienne est en effet aujourd’hui encore la première importatrice de mercenaires au monde. Les situations économiques paradoxales et différenciées de ce continent font que si la plupart de ses pays connaissent une instabilité chronique (importateurs), dans le même temps, le Nigeria a été consacré comme un pays pivot du maintien de la paix (par le biais de l’ECOMOG au Liberia et en Sierra Leone) et la République Sud-Africaine le premier exportateur mondial de main d’œuvre sécuritaire. Ces coupes budgétaires engendrent dans l’ordre interne une privatisation progressive des appareils de défense. Le processus est en marche dans la plupart des secteurs touchant au domaine de la défense et de la sécurité. L’industrie de défense d’Etat a été la première à connaître la privatisation et ceci pour des raisons tenant à la fois aux impératifs de rentabilité et à la concurrence farouche qui règne dans ce secteur qui a pris de plein fouet la baisse des commandes militaires publiques et la réduction des marchés à l’export. Les entreprises de défense se tournent désormais vers les technologies duales et les domaines d’application civile. La plupart d’entre elles entretiennent désormais des activités militaires marginales dans leurs bénéfices, dont la justification économique n’est plus une évidence. Dassault Aviation, par exemple, assure sa rentabilité grâce aux jets d’affaires Falcon. La construction des matériels nationaux n’est plus une priorité et le manque de fiabilité des lois de programmations militaires tendent à conforter les firmes dans leurs recherches de débouchés à l’exportation. Ce phénomène est pourtant moindre en France en comparaison
des comportements de pays de tradition plus libérale. Si la France
est réticente sur ce point, les pays anglo-saxons sont allés
bien plus loin dans la privatisation qui touche de manière plus
poussée des domaines stratégiques tels que le renseignement,
la doctrine ou la diplomatie.
(1) La sous-traitance
économique de soutien : " Mercenary
logistics "
Les Etats font appel à des acteurs privés pour répondre des tâches peu sensibles, techniques mais coûteuses telles que le déminage, la maintenance des matériels ou encore la logistique par exemple. En France, les hélicoptères de la Marine Nationale sont entretenus par des sociétés de services privées sous contrat. L’armée de l’Air fait aussi appel à des avions appartenant à des compagnies de transport privées qu’elle loue pour augmenter ses moyens de projection (Antonov ou Boeing). Autre secteur délégué au privé : le déminage. Des sociétés spécialisées dans ce domaine assurent désormais ces activités au profit des Etats industriels – souvent premiers producteurs et exportateurs de mines antipersonnel – et des Nations unies. Enfin, récemment, les ouvriers de la Direction des Constructions Navales se sont émus de la décision du ministère de la défense français de confier la réparation du ravitailleur " Var " à un chantier privé, moins cher que la D.C.N. Le Département de la Défense américain (DoD) sous-traite toutes les tâches qu’il juge annexes. La sophistication et l’étendue des délégations américaines s’expliquent largement par l’immensité du marché intérieur de défense des Etats-Unis. Le budget fédéral ne pourrait pas supporter, à lui seul, une nationalisation de toutes les activités liées aux secteurs stratégiques. La sous-traitance est donc poussée. Le montant total des contrats passés par le DoD avec des entreprises civiles s’élevait pour l’année fiscale 1996 à 122 milliards de dollars répartis entre le Pentagone, l’Air Force, la Navy et l’US Army. Le fonctionnement de ce système est éprouvé grâce à l’utilisation de contrats Etat-entreprises et de licences fédérales qui fixent les modalités des collaborations civilo-militaires. Les compagnies appartiennent le plus souvent au secteur de la défense (BDM Corporation, Dyncorp, Booz Allen & Hamilton Incorporated), comme cela est le cas des grandes firmes constructrices de matériels militaires, mais pas uniquement car les besoins du DoD sont très diversifiés. Dans le " Top 100 Defense Contractors ", on trouve aussi dans l’ordre d’importance financière : General Motors Corporation, Westinghouse Electric, ITT Corporation, AT & T, Exxon Corporation, Chrysler, Philip Morris Company, Procter & Gamble, Royal Dutch Petroleum Company, Kuwait National Petroleum Company, IBM, etc. Aux Etats-Unis, la logistique et l’intendance des forces armées
sont en grande partie sous-traitée à des compagnies privées
complètement associées aux opérations extérieures.
Durant la guerre du Golfe, la Defense Logistics Agency (D.L.A.)
a négocié plus de 550 000 contrats pour un montant global
de 760 millions de dollars avec des compagnies privées (Federal
Express, AT&T, Evergreen, Southern Air Transport par exemple). De même,
le corps du génie de l’US Army possède le Logistics
Civil Augmentation Program (LOGCAP), ce dernier a employé Raytheon
et Brown & Root pour des opérations en Bosnie, en Somalie, au
Rwanda et en Haïti sous mandat international.
(2) La sécurité
des installations publiques
Autre composante publique privatisable et privatisée de manière différenciée selon les pays, la sécurité des structures publiques. En France, certains maires ont réclamé la création de polices municipales et leur armement. La tendance, face à la pression politique des habitants, à créer des structures publiques décentralisées sous l’autorité des collectivités locales pour renforcer la sécurité est éminemment perverse. Poussé à l’extrême, ce phénomène aboutit aux milices d’autodéfense puis aux armées privées. Aux Etats-Unis, les gardiens de prisons ne sont pas des fonctionnaires, mais des " matons " privés provenant de la puissante et énigmatique firme Wackenhut Corporation. Avec 30000 employés de par le monde, 700 millions de dollars de chiffre d’affaires et 139 millions de dollars de bénéfices en 1996, Wackenhut est une vieille compagnie. Fondée en 1954 par un ancien du FBI, George Wackenhut, elle assure la protection de 13 ambassades américaines, de l’oléoduc d’Alaska et de la réserve stratégique de pétrole des Etats-Unis. Mais aux dires de son ancien avocat, Bill Casey devenu sous l’administration Reagan directeur de la CIA, la firme s’est livrée à des opérations beaucoup moins avouables. Relais privé présumé de nombreuses " blacks operations " de la CIA, Wackenhut a même été soupçonnée d’avoir affrété un camion chargé de ferrocyanide (un agent utilisé pour fabriquer du cyanide d’hydrogène qui pénètre les masques à gaz et les vêtements protégés contre les attaques NBC) pour l’Irak et Saddam Hussein, qui a déjà utilisé cette substance pendant la guerre Iran/Irak. La compagnie anglaise Defense Systems Limited assure quant à elle la sécurité des ambassades de nombreux pays : à Bahreïn au profit des Etats-Unis, en République Démocratique du Congo pour les Etats-Unis, la République Sud-Africaine et la Suisse et enfin en Angola pour les Etats-Unis, la Grande Bretagne, l’Italie, la Suisse, la République Sud-Africaine et le Consulat de Belgique. En effet, l’instabilité de certains pays exige que l’on prenne des mesures de sécurité et les attentats du 7 août 1998, contre les ambassades américaines de Nairobi (Kenya) et Dar es-Sallam (Tanzanie), montrent toute la légitimité de cette protection. D’autres firmes assurent la sécurité d’installations stratégiques,
comme les pipelines ou les gazoducs. La construction d’un gigantesque pipeline
de 1100km qui reliera le champ pétrolifère inshore tchadien
de Doba au port d’évacuation camerounais de Kribi a ainsi prévu
un appel d’offre au privé pour sa sécurité durant
les travaux et après la mise en service. Pour sa connaissance du
terrain tchadien, la société de sécurité de
Paul Barril a été évoquée comme la mieux placé
pour le contrat. Executive Outcomes, la plus grande compagnie militaire
privée du monde, avait déjà été sollicité
pour la surveillance et la protection des structures gazières de
la SONATRACH, dans le nord de l’Algérie, face à la prolifération
des groupes islamiques armés mais les négociations avaient
échoué.
(3) Du maintien
de l’ordre à l’action antisyndicale
Sous-traiter le maintien de l’ordre dans une structure publique est une chose courante dans certains pays. En Afrique du Sud, une des plus grande entreprise de sécurité privée du pays, Combat Force Security, a été appelée en renfort par les responsables de l’Université de Durban-Westville pour assurer la fermeture du campus. Deux étudiants ont été blessés et des centaines intoxiqués par des gaz lacrymogènes au moment où les gardes ont pris le contrôle de l’université. Le maintien de l’ordre (répressif et postérieur à une situation existante) ne suffit souvent pas aux gouvernements. Le volet préventif, qui comprend la surveillance des personnalités subversives influentes, peut aussi être sous-traité à des compagnies privées. Wackenhut a ainsi fournit au gouvernement fédéral américain, en pleine période MacCartyste, un fichier de 2,5 millions de noms de personnes " subversives ou sympathisantes " présumées communistes. En Australie, la main-mise et l’influence des syndicats de dockers sur les quais du pays ont donné lieu à un scandale particulièrement gênant pour le gouvernement. En effet, le 3 décembre 1997 le Conseil Australien des Syndicats (ACTU) et l’Union Maritime d’Australie (MUA) annoncent qu’ils possèdent des informations dont la source ne peut être identifiée et selon lesquelles :
La MUA reçoit le soutien de la Fédération Internationale
des Travailleurs du Transport (ITWF) et menace d’un boycott international
le port de Dubai si les mercenaires ne sont pas expulsés. Les autorités
du port de Dubai assurent qu’elles " n’étaient pas au courant
de la destination finale de ces travailleurs après leur période
de formation. " Le gouvernement tente d’apaiser la situation mais il
reste sur ces positions de fermeté vis-à-vis de la MUA, dont
il veut briser la mainmise sur les quais, et annonce qu’il interdira le
boycott de Dubai, pivot central du commerce dans la région. Dubai
finit par céder en annonçant, par la voie de son ambassade
à Canberra, que l’entraînement avait été annulé
et les visas des recrues révoqués. Des documents confirment
que la Fédération Nationale des Fermiers est impliquée
directement dans l’opération de Fynwest. La MUA entame alors une
procédure en justice contre la NFF pour avoir voulu briser des contrats
de travail sur les docks et avoir violé le doit d’association syndicale.
Les grèves font rage, le gouvernement temporise mais les firmes
travaillant sur le port font savoir au gouvernement que leur volonté
de " nettoyer les quais " une bonne fois pour toute, persistera…
2. La démobilisation
mondiale des effectifs et ses conséquences
La réduction des dépenses de défense, du format
des forces armées et des arsenaux nucléaires et conventionnels,
ont été les effets militaires les plus visibles d’une nouvelle
ère dans les relations internationales. Chaque pays tend à
abandonner ses prérogatives traditionnelles en matière de
défense et de sécurité, au fur et à mesure
que les contraintes financières et budgétaires se révèlent
plus pesantes et que la définition des objectifs nationaux se tourne
vers la croissance économique et la balance commerciale.
a) Un phénomène
général mais différencié selon les pays
L’autre phénomène structurel qui favorise le développement du mercenariat réside dans l’immense " dégraissage " des armées nationales effectué au niveau mondial depuis la fin de l’affrontement Est-Ouest. La baisse des budgets de défense et des dépenses militaires ont permis une réduction, quelque fois drastique, des formats des effectifs militaires dans la plupart des pays développés et dans les pays qui possédaient une instabilité entretenue par le " grand jeu " des puissances pendant la période de la guerre froide.
Globalement, les effectifs mondiaux au service des forces armées ont diminué de plus de 5 millions de personnes entre 1985 et 1996. Ici aussi, on constate des disparités régionales. La Russie, par exemple, s’est séparée de plus d’un demi-million d’hommes en quelques années. Les Etats-Unis passent entre 1988 et 1997 de 2,1 millions d’hommes à 1,45 millions alors que 98 bases américaines sont fermées sur un total de 495. Le dernier plan quadriannuel proposé par le secrétaire américain à la Défense - William Cohen - en mai 1997 prévoit une ultime tranche de réduction : 62 000 soldats, 54 000 postes de réservistes et 70 000 emplois civils de la défense devraient être supprimés. Il est clair que ce n’est pas la démobilisation mondiale seule qui a permis la résurgence du phénomène du mercenariat et sa mutation en multinationales. Mais ce processus de réduction des effectifs a été plus ou moins bien conduit selon les pays. Si la France a contracté le format de son armée, elle l’a fait avec des mesures d’accompagnement économique et social. Dans d’autres pays, notamment à l’Est et en Afrique du Sud, le phénomène a été plus brutal et le retour à la vie civile de certains militaires s’est fait plus difficilement. La frustration engendrée par le sentiment de l’inutilité et de l’ingratitude, consécutives à l’explosion de certaines sociétés militaires, n’a pas eu les effets escomptés du point de vue de la paix : ceux qui rejoignent les rangs des firmes de sécurité sont en majorité des Ukrainiens, des Serbes, des Polonais, des Russes et des Sud-Africains. Cela est d’autant plus vrai que cette démobilisation a coïncidé avec la fin de conflits régionaux, gros pourvoyeurs de main d’œuvre, tels que l’Afghanistan et l’ex-Yougoslavie. L’afflux de mercenaires, immédiatement après l’arrêt d’un conflit, est un phénomène bien connu depuis longtemps. Il y a eu l’après Vietnam pour les Américains, les Malouines pour les Anglais, la guerre du Golfe et enfin la Yougoslavie qui a vu arriver sur le marché du recrutement des Français déçus et des Serbes vexés par la résolution de ce conflit. Dans un rapport de 1995, le CHEAr (Centre des Hautes Etudes de l’Armement)
met en garde contre l’apparition d’un " lumpen-prolétariat militarisé
qui se regroupe en ANPE criminelles informelles, prêtes à
tous les mercenariats " dans le prolongement de la démobilisation
mondiale et au profit des OCT (Organisations Criminelles Transnationales
telles que les mafias et les cartels de narcotraficants).
b)Les ambiguïtés
de l’armée de métier
Parallèlement, le développement de l’armée de métier a contribué à entretenir l’idée selon laquelle le militaire est un homme qui est dépositaire d’un savoir-faire particulier issu d’une formation longue et spécifique. L’abandon de la conscription, en France par exemple, s’est accompagné d’un discours de légitimation et de justification qui met en avant le caractère professionnel du métier des armes, contre le mythe de l’appelé représentant périmé de la nation en armes et dont l’efficacité sur le terrain serait douteuse. Le " pro " de la guerre est constamment montré comme l’exemple même d’une armée efficace sur le modèle des armées américaine et anglaise. La France avait interdit l’envoi d’appelés sur les théâtres extérieurs (sauf les volontaires qui étaient pourtant très appréciés, aux dires des officiers les commandant au Liban et en Bosnie par exemple) et s’était forgé des composantes expéditionnaires professionnelles d’élite (Légion Etrangère, Troupes de Marine et parachutistes) dans cette optique. Largement motivée par des préoccupations budgétaires, la professionnalisation des armées a occulté le fond politique qui sous-tendait l’idée de la conscription. En France, les appels à la méfiance et au souvenir " de l’armée jacobine et républicaine " n’ont pas suffi à convaincre les responsables politiques et militaires que l’armée de métier n’était pas un idéal absolu. Cette " idéologie de la professionnalisation " entretient la conception d’un soldat à l’abri des motivations politiques, à l’indépendance d’esprit efficace et dont la compétence d’expert est de ce fait augmentée. Les mercenaires tiennent depuis toujours ce discours pour montrer qu’ils
ne savent faire qu’un seul métier, celui des armes. Cet argument
expliquant et justifiant l’impossibilité d’une reconversion " dans
le civil " et la nécessité de mettre leur expertise au
service de ceux qui en ont vraiment besoin. La privatisation de l’assistance
militaire et de la sécurité est donc une aubaine pour ce
réservoir d’hommes mis au chômage technique par le changement
de la donne internationale.
c) Une main
d’œuvre qualifiée au chômage technique
Qu’il soit volontaire ou imposé, ce " pantouflage " de
fait – passage du secteur public au secteur privé – s’il est assez
bien admis dans la fonction publique civile, pose quelques problèmes
éthiques quand il s’agit de militaires redoutables, de hauts responsables
de la défense ou des membres des services de renseignement, qui
continuent d’exercer leurs compétences dans le même domaine
d’activité mais à des fins commerciales.
(1) Les militaires
d’élite face à l’inaction et à l’appât du gain
Depuis que les mercenaires existent, ils sont issus des troupes les plus efficaces et reconnues comme telles. Les unités d’élite sont ainsi des réserves de premier choix pour le mercenariat. L’époque glorieuse des " Africains Blancs " a connu des contingents de " chiens de guerre " triés sur le volet : légionnaires et parachutistes coloniaux français, Royal Marines, bérets verts américains, pilotes de la Royal Air Force, etc. Cat Shannon, le héros du livre de Frederick Forsyth, insiste sur ce point face aux réticences de son employeur à payer sa solde : " (…) je suis technicien et expert en matière de guerre. Le prix que vous payez, ce sont mes connaissances et mon expérience : où trouver les meilleurs hommes, les meilleurs armes, comment les faire circuler (…) " Les troupes d’élite sont la base de l’expertise militaire vendue par les mercenaires. La " vieille école " s’en était servie de manière sporadique et individuelle, chacun étant susceptible de rejoindre les " Commandos " africains en fonction de sa nationalité. Actuellement, le recrutement est beaucoup plus systématique. De la même façon, les anciens du 11ème Choc, le régiment du service action de la Direction Générale à la Sécurité Extérieure française, se sont regroupés en une association – Baguerra – qui propose des services de sécurité sur le territoire national. Le Canard Enchaîné s’est ainsi étonné du choix de Baguerra pour assurer la protection des Journées Mondiales de la Jeunesse organisées à Paris l’année dernière. Chose plus inhabituelle et surprenante, le corps des officiers, plus
marginalement attiré par le mercenariat, est de plus en plus tenté
par le passage au privé. La firme américaine Military Professional
Resources Incorporated en est l’archétype. Selon la formule consacrée,
" elle possède plus de généraux quatre étoiles
que le Pentagone ". Même si cela est une particularité
américaine, le procédé a tendance à se développer
au fur et à mesure que les soldes " privées " sont élevées.
(2) Les hommes
de renseignement passent au privé
Ce processus, bien connu pour les soldats, est tout aussi vrai des membres éminents des services secrets et des hauts responsables politiques de la défense. La relative inactivité, la réduction des effectifs et la reconversion dans le domaine concurrentiel qu’ont connu les services de renseignements occidentaux et anciennement soviétiques ont été bien décrites. Mais contrairement à un recyclage vers le renseignement économique, les firmes de mercenaires demandent aux personnes qui les rejoignent une continuité totale de leur action et de leurs compétences mais cette fois au service d’intérêts privés et commerciaux. Ces hommes continuent à faire du renseignement militaire (opérationnel ou de veille) et des opérations spéciales, en tant qu’experts, pour le compte des compagnies de sécurité. Là aussi le phénomène n’est pas nouveau. Les premières sociétés commerciales de mercenaires qui apparaissent en Grande Bretagne après la deuxième guerre mondiale sont fondées et constituées d’anciens SAS. Aujourd’hui encore, les SAS sont l’un des principaux viviers du mercenariat. Le fondateur du redoutable Special Air Service, David Stirling, est à l’origine de Watchguard Organisation qui, à partir de 1967, entraîne des mercenaires et les déploie au gré des intérêts du Foreign Office. Le phénomène n’est pas seulement anglais. Les autres pays possédant des structures de renseignement efficaces connaissent aussi cette forme de pantouflage. Les services sud-africains de renseignement sous l’apartheid ont fourni les cadres dirigeants de la plus importante société de sécurité mondiale : Executive Outcomes. Les hommes de renseignement qui se joignent à des firmes privées
peuvent aussi y retrouver leurs anciens responsables directs. En effet,
en plus d’accueillir les meilleurs éléments des armées,
soldats ou officiers généraux, et les spécialistes
du renseignement et des forces spéciales, on constate que certains
des plus hauts responsables politiques de la défense et du renseignement
dirigent ou sont " consultants " au sein de structures commerciales.
(3) Les hauts
responsables de la défense se reconvertissent
Ce phénomène est assez courant aux Etats-Unis où l’ancien Secrétaire à la Défense et vice-directeur du renseignement américain, " l’Honorable " Franck Carlucci, a proposé ses services à plusieurs firmes holding dont les activités vont du pétrole à la construction en passant par l’expertise militaire et la formation d’armées étrangères. Franck Carlucci a déjà été administrateur de Wackenhut Corporation par le passé, mais c’est en tant que président du Groupe Carlyle, une des plus grandes banques d’affaires spécialisées dans les fusions-acquisitions, qu’il atteint son apogée. F. Carlucci y siège aux côtés de James Baker, ancien Secrétaire d’Etat et chef d’Etat-Major de la Maison Blanche à deux reprises sous l’administration Reagan et Bush. Depuis 1990, Carlyle possède comme actif le groupe BDM International et Vinnel Corporation (depuis 1992) qui sont en contrat avec l’Arabie Saoudite pour la formation de l’Armée de l’Air, de la Marine, des " Land Forces " et de la Garde Nationale. Le cas Carlucci n’est pas isolé. Il est même une constante aux Etats-Unis où les hauts responsables du Département d’Etat, de la Défense et de la CIA deviennent, dès la sortie de leur charge publique, membre des comités directeur de plusieurs grandes entreprises. John M. Deutch, ancien Vice-Secrétaire à la Défense, Director of Central Intelligence et directeur de la CIA, appartient au conseil d’administration de CMS Energy Corporation et William Perry, Secrétaire à la Défense, est membre de HQTP Strategic Investments Inc., une société basée en Californie. Le peuple américain n’y voit aucune gène, ni confusion
des genres, car cela s’inscrit parfaitement dans la perspective de la réorientation
de l’appareil d’Etat au service des intérêts économiques
et commerciaux du pays. L’Administration Bush avait entamé cette
reconversion et la présidence Clinton institutionnalise ces pratiques
en faisant de l’économie et de la conquête des marchés
à l’exportation une priorité nationale au service des " emplois
américains ". La rhétorique, l’idéologie et les
préoccupations libérales transforment de ce fait les relations
internationales et les politiques étrangères des Etats ;
cela favorise le développement d’un marché de la sécurité
et de la défense.
(4) Un vivier
pour les sociétés de mercenaires
Les compagnies d’assistance militaire et de sécurité profitent pleinement de ces conditions. Des bases de données permettent aux firmes de posséder un réservoir d’hommes disponibles et contactables sans préavis. De même, les unités d’élite sont largement démarchées, voire débauchées, par des annonces qui circulent sur le Web ou dans des revues spécialisées. La filiale de la compagnie anglaise Defense System Limited implantée en France – la Compagnie Internationale d’Assistance Spécialisée (CIAS) – a son siège social à Lumio en Corse, non loin de la caserne du 2ème Régiment Etranger Parachutiste, unité de légionnaires d’élite que la France dépêche dans tous les conflits de haute intensité sur l’ensemble de la planète. Executive Outcomes dispose d’une base permanente de 2 000 personnes mobilisables dans des préavis très courts. Eeben Barlow, fondateur et directeur d’Executive Outcomes jusqu’en juillet 1997, ajoute que sa firme remplit en cela un rôle social de recyclage des désœuvrés et des laissés pour compte de la sécurité et de la défense. La firme américaine Military Professional Resources Incorporated joue sur le même registre. En se présentant comme " le plus grand groupe d’expertise militaire dans le monde ", elle déclare posséder un fichier en croissance continue de plus de 2 000 noms d’officiers du Pentagone. Sur son site Internet, la firme américaine met en avant le fait que " la communauté militaire à la retraite est une ressource nationale " à mettre en valeur ; en cliquant sur le guest-book de MPRI, chacun peut d’ailleurs proposer ses services : " Peux démissionner à tout moment. 21 ans d’expérience comme officier de renseignement et d’infanterie " ; " Démissionne en juillet 1998. Expert en communication (…) Désireux de voyager outre mer. Très intéressé par emploi " ; " Ai beaucoup entendu parler de votre société. Très intéressé. Ancien de l’armée US et du SRT : force paramilitaire. Ai accompli des tâches de sécurité outre mer et au pays " ; " Pilote d’avion. Officier de maintenance. Diplôme mécanique civile A&P. Quelqu’un peut-il m’utiliser ? Téléphone à domicile… ". Certaines revues spécialisées centralisent ces demandes d’emploi d’un genre spécial. Aux Etats-Unis, la revue paramilitaire Soldiers of Fortune (SOF), basée à Boulder (Colorado), compile les annonces classées du secteur : " Professionnels de la protection et de la recherche, adhérez au réseau international exclusif. Nous avons besoin de votre expertise et de vos contacts. " Chaque année, la Convention SOF à Las Vegas rassemble des passionnés venant de tous les horizons. En France, SECURIMAG publie aussi des offres de services provenant de particuliers : " Homme, 28 ans, ex-légionnaire, 2ème REP, 3 ans d’expérience en protection à haut risque, recherche poste de protection rapprochée, France ou étranger " ou " Officier parachutiste belge, expérience en sécurité, armements, explosifs, boxe thaï, cherche job de manager et/ou protection rapprochée tous pays… " La disponibilité du marché peut surprendre mais la plupart
des annonces pour des activités de mercenaires ne transitent pas
par ces publications. Les réseaux de contacts et les News Groups
du Web sont beaucoup plus discrets. Les possibilités d’emploi
sont d’autant plus alléchantes (financièrement) qu’elles
sont aussi un moyen quasiment assuré de partir sur des théâtres
extérieurs " chauds ", chose que les pays occidentaux sont
de moins en moins enclins à faire avec leurs propres hommes…
B. Le
désengagement des Etats face au maintien de la paix traditionnel
et l’explosion de la demande
Les relations internationales se sont trouvées transformées avec la fin de la guerre froide. Le système international connaît actuellement une période d’incertitude et de flottement, oscillant entre un schéma multipolaire rassurant et la menace d’un monde unipolaire sous la férule de l’unique superpuissance américaine. Bien loin de voir la disparition totale des conflits avec celle de la " menace communiste " en Europe comme dans les Etats du Tiers-Monde, une multitude de crises apparaît sur l’ensemble des continents - l’Organisation des Nations Unies n’est jamais tant intervenue dans des opérations extérieures de maintien ou de rétablissement de la paix que depuis 1990 - et de nouvelles menaces dites " transnationales de caractère stratégique " sont devenues des priorités pour les Etats et la Communauté internationale (terrorisme, trafic de drogue, mafias, etc.) Face à cet état de fait et compte tenu des choix budgétaires et politiques qui ont été effectués, la plupart des membres " actifs " de la Communauté Internationale – les membres permanents du Conseil de Sécurité et les puissances régionales reconnues – se retrouvent dans l’impossibilité de répondre à la demande croissante de sécurité et de paix qui s’exprime partout dans le monde. Cette frustration des pays demandeurs de sécurité et le malaise des Etats responsables de la Communauté Internationale découlent de la nouvelle donne stratégique de la mondialisation. Depuis 1991 et la fin de la guerre du Golfe, la divergence des intérêts économiques et commerciaux au niveau mondial fait que les conditions d’une autre intervention militaire de ce type ne sont pas prêtes d’être de nouveau réunies. Dans le même temps, des pays comme les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni ont laissé entendre qu’ils ne s’impliqueraient plus systématiquement dans des opérations extérieures comme par le passé. Les Etats-Unis sont de plus en plus réticents à déployer leurs boys et la France a d’ores et déjà fait savoir de l’Opération Turquoise au Rwanda avait été la dernière de ses interventions " en solo. " Les Etats se désengagent donc progressivement de l’action militaire
pour leur propre compte et annoncent qu’ils ne participeront à des
opérations que dans un cadre multinational. Le maître mot
étant l’interopérabilité, les armées nationales
se formatent pour agir ensemble, chacun fournissant un élément
(logistique ou matériel) et un contingent restreint pour sa mise
en œuvre. Le maintien de la paix pâtit d’autant plus de cette révision
des comportements que l’Organisation des Nations Unies est perçue
par la Communauté Internationale et ses Etats pivots comme peu efficace
et coûteuse alors même que ses opérations présentent
des risques notables. Ces comportements profitent directement aux firmes
internationales de sécurité qui peuvent prétendre
remplacer l’ONU dans ses missions traditionnelles et même fournir
des services plus compétitifs financièrement.
Le polémologue américain Steven Metz résume ainsi
la situation : " le coût d’extinction de la violence endémique
dans beaucoup de pays est prohibitif par rapport aux moyens que les Etats-Unis
et les autres puissances voudraient ou pourraient lui consacrer. "
Cette évolution favorise la prolifération des multinationales
de mercenaires et des contrats qu’elles signent avec ce type de pays en
difficulté ; elle avait été pressentie par l’analyste
américain Martin Van Creveld dans son ouvrage - The Transformation
of War - dès 1991 : " La plus grande partie du fardeau consistant
à défendre la société contre la menace de conflits
de basse intensité sera transférée au secteur de la
sécurité privée en pleine expansion ".
La participation à des opérations internationales de maintien ou de rétablissement de la paix sous mandat de l’ONU est de moins en moins évidente pour les Etats et leurs opinions publiques. Le " syndrome de la Somalie " a touché la totalité des Etats et en particulier les Etats-Unis : les images d’un GI dépecé par une foule en colère et le rapatriement de 16 bodybags au pays a eu un effet puissant sur l’opinion américaine. Le mythe de la guerre chirurgicale et du zéro mort a montré ses limites évidentes et la réticence à intervenir s’est généralisée. A cela s’ajoute un autre problème tenant aux risques politiques des opérations extérieures des Nations unies. En effet, les échecs électoraux qui découlent des fiascos somaliens, rwandais ou irakiens tendent à mettre en difficultés les dirigeants politiques qui décident des interventions et en sont par la suite responsables politiquement. On a souvent dit que Georges Bush n’avait pas été réélu en majorité pour des considérations de ce type. L’opinion américaine est fière de ses Marines quand ils ne s’embourbent pas, sinon elle appelle au retour à une politique isolationniste tournée vers les problèmes intérieurs américains. La récente Commission d’information parlementaire française, dirigée par Paul Quilès et chargée de faire la lumière sur l’action des militaires français au Rwanda, jette une fois de plus la suspicion sur les " sales guerres de l’armée française " et donc sur les gouvernements qui les ont déclenchées et qui doivent les assumer. C’est pourquoi l’utilisation de mercenaires est plus facile car ils constituent une main d’œuvre " gratuite " du point de vue politique en cas de pertes ou d’échec. L’existence même de ces risques politiques, qui se combinent avec d’autres facteurs d’explication d’ordre économique, amorce peu à peu un désengagement des membres du Conseil de Sécurité des Nations unies face aux conflits mondiaux. La Russie a déjà fort à faire avec sa propre reconstruction alors que la République Populaire de Chine tente de se faire oublier sur la scène internationale après la répression sanglante de Tien An Men : ces deux Etats ont des priorités nationales très économiques et uniquement régionales du point de vue de leurs politiques étrangères. Enfin, les trois Etats de l’OTAN, traditionnels bailleurs de contingents pour le compte de l’ONU, semblent privilégier la décentralisation du maintien de la paix pour toutes les opérations extérieures ne mettant pas directement en danger leurs intérêts stratégiques ou leurs ressortissants nationaux. Les initiatives menées conjointement par la France, les Etats-Unis et la Grande Bretagne sur le continent africain en sont le parfait exemple. L’African Crisis Response Initiative (ACRI) américaine fait écho au concept RECAMP (Renforcement des Capacités Africaines de Maintien de la Paix) : tous deux basent leur principe sur une régionalisation du maintien de la paix en Afrique par une augmentation locale de la formation et des moyens matériels permettant d’effectuer des opérations de maintien ou de rétablissement de la paix. La France a ainsi crée à Zambakro en République de Côte d’Ivoire une école interafricaine de formation au maintien de la paix et conduit, avec les Etats-Unis et la Grande Bretagne, des exercices communs réguliers de simulation dont la première édition fut Guidhimaka en février 1998 et qui sont l’occasion de laisser sur place des équipements, des armements et des éléments logistiques. Les forces françaises prépositionnées en Afrique sont réduites en fonction de ces considérations. Des membres éminents de la DIA n’excluent pas d’ailleurs qu’une compagnie telle que MPRI se voit attribuer un contrat d’assistance pour l’African Crisis Response Force. L’ONU enfin légitime et entérine ce principe et cette
pratique en confiant des opérations des Nations unies à des
coalitions interafricaines sous commandement d’une puissance régionale
comme cela est le cas pour le Nigeria qui est à la tête des
opérations de l’ECOMOG au Liberia et en Sierra Leone.
b) Les échecs
internationaux et les limites de l’ONU
La paralysie du système des Nations unies et les échecs de ses opérations de maintien ou de rétablissement de la paix ont fini de dissuader les Etats de s’investir. La durée des interventions et la complexité des mandats sont très mal ressentis par les nations engagées sous mandat ONU. La France est un bon exemple des frustrations engendrées par l’absence de clarté des opérations internationales sur le terrain. Les principes de la Charte de San Francisco et la pratique institutionnelle déroutent les Etats et les responsables militaires. Le caractère multinational implique constamment de ménager les susceptibilités nationales des petits pays qui entendent participer aux opérations alors qu’ils ne possèdent pas les matériels et la formation suffisants pour les mener correctement. Les plus grandes nations ne sont pas étrangères à ces problèmes. La Russie a tenu à participer à la SFOR (Stabilization Force) en Bosnie mais uniquement sous commandement américain ce qui n’a pas été sans difficultés opérationnelles sur le terrain. De plus, l’interdiction de l’usage du renseignement, considéré comme un acte de guerre offensif, dans les interventions sous mandat de l’ONU, a longtemps paralysé l’action militaire de théâtre. Enfin, les règles d’engagement (emploi de la force et des armes par les Casques Bleus) sont complexes et floues, de sorte que l’on a pu assister à des situations surprenantes : Casques Bleus pris en otage, impuissance face à des exactions flagrantes commises sous leurs yeux ou par des soldats internationaux eux-mêmes, etc. Ces contradictions ont eu des conséquences opérationnelles et humaines importantes au sein de la population locale comme du côté des forces armées engagées par l’ONU. La frustration et le comportement du Général Morillon en tant que Commandant de la FORPRONU (Force de Protection des Nations Unies) sont très représentatifs de cet état de fait. Le discrédit et la honte, voire l’opprobre, ont considérablement entaché les opérations, les troupes et la légitimité des opérations de maintien ou de rétablissement de la paix. Enfin, les pays accueillant des forces des Nations unies sont devenus sceptiques quant aux réelles possibilité d’action de l’organisation et à sa capacité à maintenir une paix durable pendant et après son déploiement militaire. Mais le volet financier, aussi trivial qu’il puisse paraître,
constitue un des griefs majeurs des Etats à l’encontre les Nations
unies. Il est aussi un argument avancé par des responsables d’Executive
Outcomes pour montrer tout l’intérêt des compagnies internationales
de sécurité, moins chères.
c) La facture du maintien de la paix
Les Etats-Unis possèdent un retard de paiement au crédit de l’ONU d’un montant de 1,8 milliards de dollars (calculé au mois de novembre 1996, actuellement il se situe à hauteur de 2 milliards). Le Congrès refuse systématiquement de s’acquitter de ces remboursements en expliquant que les contributions américaines aux Nations unies sont suffisamment importantes et que la facture est un peu salée. En effet, le coût du maintien de la paix est d’autant plus dénoncé que les interventions se prolongent dans le temps et que la mise en œuvre de la " machine ONU " est lourde. Ce coût a été évalué à 2,8
milliards de dollars US pour 1995 (car l’opération en ex-Yougoslavie
a coûté 4,617 milliards de dollars sur 3 ans et a pris fin
en 1995) et 1,6 milliards de dollars en 1996 pour les dépenses en
frais de personnel et de matériel. Suivent quelques exemples chiffrés
d’opérations des Nations unies :
Les factures du maintien de la paix adressées par l’ONU paraissent très élevées après une étude rapide des chiffres bruts. Ainsi, la FORPRONU, par exemple, aura coûté 124776366 dollars par mois pendant trois ans. Mais cette opération a mobilisé pas moins de 38599 militaires, 803 policiers civils, 2 017 civils recrutés sur le plan international et 2 615 agents locaux à son apogée en mars 1995, qui étaient disséminés en Bosnie-Herzégovine, en Serbie et au Monténégro ainsi qu’en Macédoine. Les données brutes sont donc à relativiser fortement car aucune firme privée ne peut prétendre engager une intervention à ce niveau de responsabilité en personnels et en matériels, sur une telle échelle. La querelle entre les compagnies de sécurité et les tenants de l’ONU se développe surtout au sujet des actions internationales de moindre envergure. Executive Outcomes s’est targuée d’avoir mis fin à la guerre civile qui ravage l’Angola depuis des décennies par le biais d’un contrat de deux ans avec le gouvernement de J. Dos Santos pour un montant global de 80 millions de dollars. Par opposition, l’ONU a dépensé depuis 1989 plus de 192206800 de dollars (UNAVEM I et UNAVEM II) et poursuit à l’heure actuelle son action par le biais de la MONUA (observateurs présents depuis juillet 1997) et de l’UNAVEM III (décidée en février 1995 pour surveiller l’application du Protocole de Lusaka signé le 20 novembre 1994) dont les coûts ne sont pas encore budgétisés. Autre argument de poids, l’Angola a dépensé entre 1994 et 1995 plus de 678 millions de dollars pour mater la guerre civile (selon le Military Balance). Les commentateurs avouent cependant que les activités de l’ONU et d’Executive Outcomes en Angola n’ont rien à voir aussi bien dans leurs motivations que dans les principes qui les guident. Mais cette dispute de chiffres pose en fait une question fondamentale. Les Etats sont-ils à même de décider de la façon et des moyens qu’ils entendent employer pour régler leurs conflits internes ? Le droit international répond que oui et des évolutions significatives dans ce sens sont en cours. Le secrétaire général de l’ONU a ainsi exprimé, le 23 juillet 1998, au terme d’une visite de 3 jours au Mexique, sa confiance dans les efforts du président Ernest Zedillo pour régler le conflit au Chiapas avec la guérilla de l’Armée de libération nationale (EZLN). Il a rejeté l’idée d’une médiation des Nations unies pour régler ce conflit apparu en janvier 1994. " Nous n’essayons pas de nous immiscer " a déclaré Kofi Annan, en soulignant que l’ONU respectait " le fait qu’un gouvernement estime pouvoir résoudre un problème par lui-même. " Cette problématique est intéressante car elle entérine souvent certains comportements anti-guérilla, très peu scrupuleux des droits humains, et légitime l’usage de la force pour écraser une opposition politique interne. Elle suppose enfin la légitimité du recours à des " renforts " privés pour résoudre ces crises intra-étatiques. Les gouvernements légaux sont souverains et l’ingérence dans leurs affaires intérieures est proscrite. Le véritable problème est bien celui de la légitimité des contractants en matière de sécurité ou d’expertise militaire. En effet, il convient d’analyser précisément la demande
et les besoins que satisfont les firmes privées en lieu et place
des Nations unies et de la Communauté internationale qui en a progressivement
abandonné l’exclusivité.
2. L’explosion
de la demande et la légitimité de l’offre
La multiplication des conflits internes et la démission des Etats
engendrent la généralisation de l’emploi de moyens palliatifs
fournis par le secteur privé.
a) Les besoins
militaires des pays instables après la guerre froide : des "think
tanks" aux " do tanks"
Nick van den Bergh, directeur d’Executive Outcomes depuis juillet 1997, a déclaré à Stan Correy, journaliste sur la radio nationale australienne ABC, le 4 août 1996: " Mon opinion personnelle est que les gouvernements ne sont pas vraiment enclins à s’investir dans le champ spécifique dans lequel nous opérons. C’est une nouvelle forme de service qui est fournie par des compagnies privées et nous ne sommes pas la seule compagnie de ce type dans le monde (…) Donc je pense que c’est l’affaire des gouvernements qui n’ont pas de politique spécifique dans ces situations et que c’est un marché nouveau et juste et un nouveau et juste service dans ce marché (…) " Les Etats contractent des firmes privées pour des tâches différentes selon la nature même de l’Etat et de sa situation. Les pays développés font appel à des sociétés commerciales pour augmenter leurs capacités opérationnelles ou pour une expertise précise. La finalité est de faire des économies en sous-traitant des activités non stratégiques et selon un cahier des charges précis et contraignant. Pour ce qui est des pays moins riches, la sous-traitance va beaucoup plus loin, faute de moyens propres. La délégation de pouvoir et l’autonomie d’action de la firme sont alors plus grandes. Car leur situation d’Etats exsangues, ravagés par les guerres civiles, les luttes tribales fratricides, sujets à des coups de force chroniques de la part des militaires en fait des demandeurs privilégiés pour les firmes de sécurité. Leurs besoins militaires sont considérables et leurs ressources naturelles tout autant. La grande majorité des Etats contractants des firmes privées de sécurité ou d’assistance militaire sont des pays d’Afrique politiquement instables. Khareen Pech reconnaît dans un article du Weekly Mail & Guardian du 24 janvier 1997 : " [Au sujet d’EO] Mais pour d’autres ce nom signifie stabilité et sécurité – une force panafricaine de maintien de la paix d’un type que la communauté internationale a longtemps promis mais a échoué à mettre en place… " La demande s’élargit pourtant de jour en jour à d’autres pays en Amérique Latine, en Asie, dans les pays en transition issus de la chute du Mur de Berlin et dans les monarchies du Golfe. En effet, les firmes transnationales de sécurité et d’assistance
militaire se développent car elles agissent dans une " niche
" inoccupée. La prolifération des conflits intra-étatiques
fournit des possibilités nouvelles de contrat pour ces compagnies
qui peuvent ainsi combler le manque de soutien militaire consécutif
à la fin de la guerre froide et au désengagement de la Communauté
Internationale.
(1) La privatisation
de fait de l’assistance militaire après la fin de la guerre froide
La transformation de l’assistance militaire s’effectue tout d’abord concernant l’aide officieuse à un belligérant. La disparition de la menace communiste pour les pays de l’OTAN ainsi que l’effondrement de l’Union soviétique et de ses satellites a permis de mettre fin au " grand jeu " de l’alimentation des guerres civiles, des guérillas et des conflits internes par les puissances antagonistes. Les guérillas et les mouvements de libération nationale ont été contraint de se privatiser et d’employer des méthodes plus triviales pour obtenir des moyens matériels et financiers. Drogue comme en Afghanistan, en Amérique Latine ou en Asie du sud-est ; trafic de gemmes en Afrique, etc. D’où la nécessité de corrompre certaines entreprises ou de créer de structures nouvelles regroupant des activités illégales. Le passage au privé est incontournable. De plus, la contraction des budgets de défense dans les pays de l’OTAN et l’incapacité actuelle de la Russie à maintenir son propre appareil militaire a rendu l’aide militaire officielle, directe et institutionnelle, beaucoup plus difficile. Certaines armées nationales ne vivaient que des largesses de la coopération militaire occidentale ou communiste. Quelle que soit sa forme – dons directs de matériels, mise en place de conseillers militaires in situ ou formation des cadres des forces armées – l’assistance militaire officielle – coopération militaire – est en constante réduction. L’International Military Education and Training américain s’est lui aussi considérablement marginalisé (ou réduit aux pays stratégiques) et ses activités abandonnées au secteur privé. Les armées des pays en développement ou en transition
démocratique ont une place importante dans leur environnement politique
et social. Qu’elles soient titulaires du pouvoir politique, soutien vital
du régime ou lobby puissant qu’il faut ménager, elles constituent
en tous les cas un objet de préoccupation incontournable pour l’Etat.
Leurs difficultés internes influent de manière déterminante
sur la défense et la sécurité du pays. C’est pourquoi
les forces armées doivent être fiables, fidèles et
efficaces pour les régimes qui sont en place et leur pérennité.
Il n’est donc pas étonnant que la formation des militaires soit
l’un des plus grands marchés des sociétés privées
dans les pays en développement ou en transition. Pour les premiers,
la formation permet d’assurer la sécurité du régime
et de ses hommes puis celle du pays contre les menaces de caractère
interne (c’est le cas des nombreuses Gardes Présidentielles africaines).
Pour les seconds, elle contribue à formater les armées nationales
aux standards occidentaux démocratiques et à en améliorer
l’efficacité générale. Ainsi, plusieurs gouvernements
ont engagé des entreprises de mercenaires en tant que conseillers
et experts free-lance. Certaines se sont même spécialisées
dans ce type de services.
(2) Les contrats
de MPRI en Yougoslavie
Un des plus célèbres et des plus importants contrats de formation militaire conclu à l’étranger est l’accord " Train & Equip " signé entre Military Professional Resources Incorporated (MPRI) et la Fédération croato-musulmane de Bosnie le 16 juillet 1996. Il fut remporté par la firme américaine au détriment des ses concurrents américains BDM International et SAIC après une évaluation des besoins militaires effectuée par l’Institute for Defense Analyses moyennant 400 000 dollars. Le commencement des opérations prévues par le contrat est annoncé par la Maison Blanche le 9 juillet 1996 dans un communiqué de Bill Clinton : " Je suis heureux d’annoncer le début du programme américain de formation et d’équipement des forces armées de la Fédération bosniaque. Le but de ce programme est d’aider la Bosnie dans sa capacité à se défendre et donc par ce biais à promouvoir la sécurité et la stabilité dans la région. Ce programme permettra aussi d’assurer la mise en place, après le départ de l’IFOR, d’un équilibre militaire entre les anciens belligérants de telle sorte qu’aucun d’entre eux ne puisse être tenté de reprendre les hostilités (...) MPRI conduira sa première session de formation pour les hauts responsables militaires en Bosnie dans approximativement 3 ou 4 semaines. Le transfert de près de 100 millions de dollars d’équipements militaires en Bosnie va aussi commencer bientôt. Les livraisons incluront des articles d’équipement individuel, du matériel de communication tactique, des armes et des munitions de petit calibre, des véhicules blindés de transport de troupes, des chars de bataille, des armes légères antichars et des hélicoptères. " En fait, les équipements et les armes qui seront donnés à la Fédération croato-bosniaque seront bien plus importants que ceux annoncés grâce au soutien de l’Ummah islamique : les Emirats Arabes Unis donneront 36 canons de 105mm M56 avec leurs munitions et leurs pièces détachées, l’Egypte 12 canons de 130mm M59, 12 canons de 122mm D-30 et 18 canons antiaériens de 23mm ZU-23. Les donations des pays musulmans s’élèveront à 400 millions de dollars de matériels payés par l’Arabie Saoudite, le Koweït, le Sultanat de Brunei et la Malaisie. Les Etats-Unis paieront enfin la construction de 51 canons de 122mm D-30 en Bosnie même comme le prévoit le contrat MPRI et donneront 400 camions de leurs surplus militaires stationnés en Allemagne. Dans ce contexte, MPRI a surtout pour mission de transformer l’armée croato-bosniaque (les proportions étant de 69% pour les Bosniaques musulmans et de 31% pour les Croates) en une armée de type occidental aux standards américains OTAN. En éradiquant ainsi l’influence iranienne dans la région, les Etats-Unis parviennent par la même à remporter un marché pour MPRI et les entreprises d’armement américaines. La position des pays européens fut très critique à cet égard. Les membres de l’Union européenne y étaient hostiles en majorité (sauf l’Allemagne) et un rapport confidentiel des responsables OTAN de la SFOR dénoncera les effets pervers du programme : il favorise la résistance serbe, l’agressivité musulmane et l’agenda séparatiste des croates. En effet, plusieurs responsables de la République de Serbie et du Monténégro feront savoir leur opposition aux projets américains en déclarant que les Etats-Unis préparent de ce fait la Bosnie pour une autre guerre. La firme MPRI avait déjà " décroché ", en 1994, un contrat de " formation à la transition démocratique " au profit de l’armée croate, suite à la signature d’un accord de coopération militaire entre les Etats-Unis et la Croatie. L’accord stipulant que " en décidant de devenir un membre de la communauté des Etats démocratiques, la Croatie a entamé une transformation de son modèle militaire de type Belgrade-Moscou vers un modèle d’organisation qui repose sur des bases et des principes démocratiques ", le contrat de sous-traitance de la formation militaire est autorisé par le Département d’Etat pour la première fois dans le cadre de son programme de " Démocratisation des armées des pays de l’Est ". Quand en mars 1994, le ministre croate de la défense, Gojko Susak, demande une assistance militaire aux Etats-Unis afin de " créer une armée démocratique qui pourrait le jour venu intégrer l’OTAN. " Les Croates ont déjà progressivement perdu, depuis le début de la guerre en 1991, un tiers de leur territoire au profit des Serbes, et l’armée croate (H.V. Hrvatska Vojska) est en très mauvais état. Le Pentagone recommande alors MPRI qui signe le contrat sous licence du Département d’Etat en septembre 1994. La mission de MPRI consiste à " éviter les excès et les atrocités dans les opérations militaires (…) et à informer sur le rôle d’une armée dans une société démocratique. " Trois hauts responsables de la firme sont dépêchés sur place, il s’agit du général Carl Vuono, des généraux Edward Soyster et Crosbie Saint, respectivement directeur des opérations internationales, directeur des opérations militaires et responsable de la zone Europe de l’Est pour MPRI. Ces militaires à la retraite sont des généraux expérimentés puisque que Soyster a été directeur de la Defense Intelligence Agency (le service de renseignement militaire américain), Vuono chef d’Etat-Major de l’armée l’US Army pendant l’invasion de Panama et la guerre du Golfe et Saint commandant des troupes américaines stationnées en Europe (USCOMEUR) et père de la doctrine " Land Air 2000 " qui fut utilisée pour l’attaque de l’Irak en février 1991. Les conseils et l’expertise de MPRI ont été très
utiles à l’armée croate dans leur campagne de reconquête
de la Krajina. Le chef d’état-major de l’armée croate, Zvonimir
Cervenko avouera alors : " Pourquoi perdre du temps s’il existe des
institutions mondiales qui peuvent être payées pour transférer
rapidement le maximum de leur savoir-faire ? "
(3) Executive
Outcomes et la " guerre clés en main "
Mais, la formation d’une armée peut vite se transformer en une assistance militaire déguisée au service d’un belligérant contre un autre. L’expertise militaire change alors de nature et les mercenaires refont leur apparition sous l’uniforme des conseillers. Le contrat ne stipule jamais en toute lettre l’implication militaire de la firme dans les combats mais, sur le terrain, les soldats de fortune reprennent du service. A cet égard, Executive Outcomes s’est fait une réputation solide en la matière. Ces deux principaux contrats en Afrique, en Angola et en Sierra Leone, ont été des exemples parfaits de contrat de formation alibi qui occultaient en fait une véritable " guerre clés en main ". Le premier contrat d’EO en Angola remonte à 1992, pour le compte de différentes compagnies pétrolières étrangères (Heritage Oil & Gas , Gulf Chevron, Ranger Oil) et angolaises (Petrangol et Sonangol) : la mission était de libérer les services de maintenance et d’équipement qui étaient tombés aux mains de l’UNITA dans la région de Soyo. En mars 1993, 50 hommes d’EO lancent une opération terrestre surprise sur Soyo avec le soutien aérien de 3 hélicoptères d’attaque russes et des moyens amphibies (2 brigades) appartenant aux Forces Armées Angolaises (FAA). Les installations pétrolières sont reprises après une semaine de combats mais, dès le retrait d’EO, l’UNITA reprend ses positions. Le gouvernement angolais est pourtant très satisfait de la démonstration d’Executive Outcomes et décide d’engager la firme pour deux contrats successifs d’un an ; pour un montant de 40 millions de dollars par an, un des plus importants d’EO. Après avoir déployé entre 500 et 4000 hommes selon les sources, les objectifs sont définis : transformer le 16ème bataillon des FAA en une véritable unité opérationnelle capable d’affronter l’UNITA ; former une trentaine de pilotes d’hélicoptères au profit des FAA et enfin diriger les opérations de combat sur les lignes de front contre l’UNITA qui contrôle quelques 60% du territoire angolais dont la région diamantifère stratégique du Nord-Ouest (Lunda Norte à la frontière zaïroise). Selon Al Venter, journaliste de défense sud-africain spécialisé sur la question des mercenaires, EO aurait repris en 1994 les centres diamantifères de Saurimo et Canfunfo en ayant pris une part directe aux combats pour le compte du gouvernement contre l’UNITA : les habitants des zones de combats et le témoignage du colonel Duncan Rykaart (EO) le confirment. L’attaché de presse de l’ambassade d’Angola aux Etats-Unis niera formellement le 6 mars 1997, dans un article du Washington Times : les personnels d’Executive Outcomes " ont été impliqués une fois dans un combat, quand ils ont été directement attaqués. " Son homologue de l’UNITA, Malik M. Chaka, lui répondra le 10 du même mois : " il existe une montagne de preuves dans les journaux des 4 continents qui attestent d’une participation importante des mercenaires d’Executive Outcomes dans les combats – aussi bien terrestres qu’aériens – et dans des violations des droits de l’Homme en Angola. " En effet, en août 1994, l’UNITA subit de sévères défaites et ne compte plus que 40% du pays sous sa coupe : les attaques des FAA, " conseillées " par les cadres d’EO, se concentrent sur les centres de commandement et de contrôle de l’UNITA et les aires minières qui lui fournissent le financement vital de ses achats d’armes par la filière zaïroise. Acculée, l’UNITA signe le Protocole de Lusaka en novembre 1994 puis continue de perdre du terrain après la reprise cruciale de Ndalatando en mai et de Canfunfo en juillet 1995 par les FAA. Le contrat d’Executive Outcomes en Sierra Leone suit exactement le même schéma dans les mêmes conditions. La guerre civile fait rage en Sierra Leone depuis 1991 : le National Patriotic Front de Charles Taylor se sert de la Sierra Leone comme d’une base arrière dans le conflit qu’il mène au Liberia. Il soutient en contrepartie le Revolutionary United Front, milice d’opposition armée composée d’adolescents et de paysans musulmans soutenus, en armes et en argent, par la Libye qui combat le régime de Valentine Strasser, arrivé au pouvoir par un coup d’Etat en avril 1992. Dès lors, la junte au gouvernement décide d’utiliser des mercenaires pour " conseiller " son armée mal payée et peu sûre politiquement. En effet, les rebelles ont pris possession de la mine d’oxyde de titane, appartenant à la compagnie canadienne Sierra Rutile, ainsi que celle de bauxite, appartenant à Sieramoco, qui fournissent à elles seules 57 % des revenus officiels d’exportation du pays. Le 10 mai 1995, c’est l’annonce officielle du contrat par le vice-président du Conseil National Provisoire de Direction : " une compagnie sud-africaine a été engagée pour fournir des services d’entraînement à l’armée de la République de Sierra Leone. " EO déploie 285 conseillers auprès des forces de Sierra Leone (RSLMF) et du gouvernement de Valentine Strasser moyennant 1,225 million de dollars par mois et quelques concessions minières vite revendues à Branch Energy. " Je pense qu’ils nous sont très utiles, spécialement en ce qui concerne leurs tactiques " déclare le Lieutenant Saidu Marah des forces armées de Sierra Leone le 19 octobre 1995 (cité par Philip Winslow, Christian Science Monitor). La firme fait évacuer les rebelles du RUF des abords de Freetown en moins de deux semaines. L’ancien caporal Alfred Foday Sankoh, chef de guerre du RUF, réagit vivement : " La présence d’EO en Sierra Leone viole notre dignité nationale et notre souveraineté autant que cela handicape notre développement à partir du moment où ils sont payés sur les bénéfices des activités minières. " Sur le terrain, ses consignes sont claires : le RUF offre 2 000 dollars à qui peut capturer un mercenaire sud-africain vivant. Mais EO se concentre par la suite spécifiquement sur les régions diamantifères, notamment dans les districts de Koidu et de Kono qui produisent près des deux tiers des gemmes du pays. Ils sont " nettoyés " dès le mois d’août grâce à de considérables moyens en équipement (hélicoptères de combat biélorusses, mortiers), à une capacité au combat de nuit et à une utilisation redoutable du renseignement. La plupart des bases rebelles du pays sont détruites au cours de combats d’une violence rare. La firme a du mal à cacher son implication directe dans les opérations. L’attaque de Bo par les rebelles du RUF au milieu de juillet 1995 amène l’évacuation des paysans locaux par des hélicoptères pilotés par des " sud-africains " (blancs) et plusieurs témoignages signalent des soldats noirs mais sud-africains sur les lignes de front. Le Père Andrew Mondeh, prêtre catholique de Koidu, témoignera en faveur d’EO : " Les Sud-Africains ont sauvé Kono (…) Avant qu’ils n’arrivent, les rebelles avaient pris la ville et nous avions tous fui. Maintenant, nous pouvons vivre à nouveau. " Le soutien de l’action d’EO en Sierra Leone est flagrant de la part de la population locale et de certaines ONG. Sur Internet, les News Groups fournissent aux supporters anonymes d’EO l’occasion de s’exprimer : " Elle [à propos d’un article critique d’une journaliste au sujet d’EO] est clairement mal à l’aise avec le fait que des soldats du régime de l’apartheid soient non seulement respectés mais aimés par les gens qu’ils ont libérés en Sierra Leone. Je suis content de ce malaise. " Parallèlement, la situation économique du pays s’améliore entre 1995 et 1996 quand Executive Outcomes créé des conditions de stabilité qui attirent de nouveaux investisseurs étrangers et rendent possible le retour de ceux qui avaient fui les combats. Les créanciers internationaux décident alors de réduire de 20% la dette extérieure de l’Etat qui passe, pour la première fois en 5 ans, sous la barre du milliard de dollars. EO permet ainsi la tenue d’élections en mars 1996 qui portent Ahmed Tejan Kabbah au pouvoir et force le RUF à participer aux pourparlers qui aboutissent à la signature, le 30 novembre 1996 à Abidjan, d’un accord de paix. Depuis 1991, la guerre civile en Sierra Leone aura fait plus de 20 000 morts et le tiers des 4,5 millions d’habitants du pays a été déplacé. Face au développement des contrats entre des mercenaires et des
Etats membres de l’ONU, on aurait pu croire que le discours des organisations
internationales se serait alignée sur celui du Haut Commissariat
aux Droits de l’Homme. En fait, si la position officielle de l’ONU est
de condamner l’utilisation des mercenaires, elle a recours à l’expertise
de firmes privées ou soutient tacitement leur action dans certains
pays. Les ONG se trouvent devant un dilemme équivalent : la nécessité
de la sécurité de leur action et des populations civiles
implique parfois une tolérance pragmatique et une action concertée
avec les firmes sur le terrain.
b) Les organisations
internationales
(1) La position
ambiguë de l’OTAN et de l’ONU
Au cours d’une visite au secrétariat général international de l’OTAN, un responsable de la division des affaires politiques, monsieur Luc Fuchmann, a été interrogé sur la position de l’OTAN vis-à-vis des contrats privés tel que celui de MPRI en Croatie puis en Bosnie et sur la question de savoir comment se gérait la situation opérationnelle sur le terrain. Le fonctionnaire a déclaré que " l’opinion des Européens à ce sujet était très critique en ce qui concerne la prolifération des armes dans la région, que ces actions avaient lieu en dehors du cadre juridique de l’OTAN, en parfait respect des accords internationaux et notamment celui de Dayton et que les mouvements de troupes et de matériels, qu’ils proviennent des firmes ou de l’Etat contractant, devaient être notifiés à la SFOR. " Cette réponse diplomatique traduit toute l’ambiguïté des organisations internationales vis-à-vis de ce phénomène qui touche leurs Etats membres, qu’ils soient fournisseurs ou contractants de sociétés privées de main d’œuvre militaire ou sécuritaire. L’ONU elle-même a de plus recours aux services de ces firmes en soutien pour certaines de ses interventions extérieures. Les Etats participants à des opérations militaires sous mandat international emploient déjà des firmes privées pour leur soutien logistique. Certaines agences des Nations unies telles que le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), l’UNICEF et le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) ont demandé les faveurs de la compagnie anglaise Defense Systems Limited (DSL). En 1992, DSL était le plus important fournisseur de personnels sous contrat pour les Nations unies en Yougoslavie (430 hommes en février 1995). Elle a fourni des officiers d’état-major, des ateliers de construction et de génie, des moyens de transport, du soutien en matière de communications et d’administration. De nouveau en 1994, Kofi Annan consultera la firme au sujet d’un projet pilote au Mozambique en collaboration avec T & L Sugar Estates et la Banque Mondiale. Sur le terrain, la collaboration Casques Bleus – mercenaires peut être plus inattendue : en Sierra Leone, Executive Outcomes a fourni des renseignements et conduit une opération de sauvetage au profit d’observateurs des Nations unies qui étaient menacés par des rebelles pendant les élections de mars 1996. David Isenberg, spécialiste de ces questions pour le Center for Defense Information basé à Washington, enjoint l’ONU de reconsidérer sa position sur les firmes transnationales de sécurité. A l’heure où les pays sont réticents à envoyer leurs propres troupes pour des opérations de maintien ou de rétablissement de la paix explique-t-il, " il y a peut-être un avantage économique pour les Nations unies à se pencher à nouveau sur le dossier. " En attendant, les firmes ont trouvé un avantage économique aux organisations internationales : une part du contrat d’Executive Outcomes en Sierra Leone a été réglée grâce aux subsides du Fonds Monétaire International après l’information et avec l’accord des puissances responsables de l’organisation financière. La seule justification apportée insistera sur la longueur de la guerre civile et ses effets dévastateurs sur l’économie du pays. La position officielle de l’ONU est pourtant claire. Interrogé sur ce point le 12 juin 1997 au cours d’une conférence de presse, le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan a démenti les informations selon lesquelles il réfléchirait aux modalités pratiques permettant l’emploi de sous-traitants privés pour des interventions de paix sous mandat international. Il a malgré tout rappelé que, deux ans auparavant, les Nations unies avaient eu recours à l’expertise de DSL pour séparer les éléments armés des réfugiés à la frontière entre le Rwanda et le Zaïre et afin de sécuriser les zones où opérait le Haut Commissariat aux Réfugiés. " Ils ont fait leur travail (…). Récemment, je n’ai eu aucune autre discussion dans ce sens. " Mais, parallèlement à l’utilisation des firmes de sécurité
privées et à une réflexion sur leur emploi généralisé
sous conditions, se développe un discours non officiel des Nations
unies tenu par ses hauts responsables militaires sur le terrain. Ils montrent
qu’il n’y a plus d’ostracisme et que les résultats des firmes priment
sur toutes les autres considérations. Le général canadien
Ian Douglas s’exprimera ainsi au sujet de la mission d’Executive Outcomes
en Sierra Leone : " EO nous a apporté cette stabilité.
Dans un monde parfait, bien entendu, nous n’aurions pas besoin d’une organisation
telle qu’EO mais je répugne à dire qu’ils doivent s’en aller
simplement parce que se sont des mercenaires. " De la même façon,
Carl Bildt, l’ancien Haut Représentant des Nations Unies en Bosnie,
reconnaît implicitement qu’un Etat peut sous-traiter la formation
de son armée pour alléger la pression fiscale sur la population
: " C’est une chose de donner des chars et de l’artillerie. Mais n’importe
quelle personne ayant eu à former une armée sait que cela
est seulement la petite partie du coût. C’est le coût de l’entraînement,
de la formation, de la maintenance et de la modernisation des forces qui
est un fardeau trop lourd. "
(2) Les ONG
entre "
condamnation publique et accommodation privée "
Les organisations humanitaires semblent avoir franchi le Rubicon en décembre 1992 pendant l’opération " Restore Hope " en Somalie. Les combats des clans rendaient très difficile l’action auprès des populations civiles. C’est alors que Médecins Sans Frontières a choisi d’enrôler 80 combattants locaux à Kismayo et que le Comité International de la Croix Rouge en recruta pour sa part 400 à travers tout le pays. " Les contacts entre humanitaires et privés de la sécurité s’intensifient et se banalisent " de telle sorte que, dès 1992, le quotidien Ouest France révélait que Bernard Kouchner, Secrétaire d’Etat à l’action humanitaire, avait approché Bob Denard pour qu’il constitue une force de protection des ONG en Somalie. Depuis, certaines ONG importantes (Comité International de la Croix Rouge, Care ou Goal) ont fait appel à Defense System Limited pour leur protection sur le terrain. De leur côté et en contrepartie, les ONG passent plus ou moins sous silence les dérapages des firmes sur le terrain. Interviewée par Stan Correy sur la radio nationale australienne ABC le 15 juin 1997, Kirsten Sellars, une journaliste anglaise, spécialiste des activités d’Executive Outcomes, résume la situation des ONG face aux mercenaires : " Quand les ONG ont résolument condamné les mercenaires, leurs services de communication à Londres, Dublin ou New York ont été interrogé sur la possibilité d’une collaboration opérationnelle entre les ONG et les mercenaires : ils ont tous répondu comme un seul homme que les mercenaires étaient les nouveaux colonisateurs du pauvre sud pour le profit du nord riche et que cela entamait la souveraineté et les ressources de ces pays. Mais sur le terrain, vous entendez souvent une autre histoire. Par exemple, je parlais il y a peu avec un membre d’une agence d’aide humanitaire récemment revenu de Sierra Leone. Il me disait que si vous allez au Paddy Bar à Freetown, vous trouverez une multitude de personnes travaillant pour des ONG qui vous diront que des groupes comme Executive Outcomes sont efficaces, qu’ils apportent la sécurité et qu’ils sont préparés à expliquer le fait que certaines agences d’aide aient été amenées à travailler avec Executive Outcomes. En fait vous avez une sorte d’acceptation privée des organisations mercenaires sur le terrain et nous savons d’ores et déjà qu’au moins une ONG très importante a travaillé en 1995 en Sierra Leone sous la protection d’Executive Outcomes. Les gens qui ont visité la zone où opérait cette ONG dans le but de réinstaller plus de 8 000 réfugiés civils assurent qu’EO n’a pas été payée pour ses services mais qu’ils n’auraient pas pu travailler sans son aide. " Les ONG sont même associées aux réunions de coordination des activités de mercenaires en Afrique qui se déroulent sous l’égide de la DIA. Mais les firmes tentent aussi de se rapprocher des ONG afin de se construire une image plus respectable. Le machiavélique Eeben Barlow, fondateur et directeur d’EO jusqu’en juillet 1997, l’a bien compris et Executive Outcomes l’a mis en pratique en Angola et en Sierra Leone. La firme a escorté des convois humanitaires et a même installé des dispensaires. Elle a de plus été diplômée par Children Associated with the War, une ONG sierra léonaise, en remerciement pour lui avoir livré des enfants victimes de la guerre, dont des enfants-soldats nécessitant une assistance psychologique. EO a fait beaucoup de publicité autour de ce diplôme dont une copie a été remise au rapporteur spécial des Nations unies sur les mercenaires lors de sa visite en Afrique du Sud. De son côté, MPRI se vante d’avoir permis la livraison de plus de 900 millions de dollars d’aide alimentaire et de matériel médical en direction de l’ex-Union soviétique au cours des cinq dernières années par le biais d’un contrat avec le Département d’Etat américain. Mais, il reste que les clients privilégiés et réguliers
des sociétés transnationales de sécurité sont
en majorité des compagnies qui travaillent dans des pays instables
et qui entendent protéger leurs intérêts et leurs personnels
des effets de la guerre. Cette demande spécifique est intéressante
en ce sens qu’elle peut donner lieu à une politique définie
de parti pris dans un conflit ou tout du moins à la participation
active des conseillers dans la lutte " anti-terroriste " menée
par le gouvernement qui les emploie.
(1) La "
militarisation
" du secteur des hydrocarbures et des minerais stratégiques : vers
un contrôle décentralisé des ressources ?
L’interaction entre les intérêts miniers ou pétroliers des firmes privées et l’utilisation de mercenaires a toujours été une constante en Afrique. Mais paradoxalement, la tendance à la militarisation de l’action des compagnies (pour leur protection ou pour des opérations offensives préventives) se généralise. En Amérique Latine, en Asie et en Afrique, la collusion firmes-mercenaires-gouvernement devient une constante inquiétante. Le carnet des clients de Defense System Limited est impressionnant : Broken Hill Proprietary Petroleum of Australia, British Petroleum, Shell, British Gas of the United Kingdom, Amoco, Chevron, Ranger Oil of Canada, De Beers, etc. Pour ne prendre qu’un exemple emblématique, l’action de DSL en Colombie au profit de BP est révélatrice. La compagnie pétrolière anglaise extrait du brut sur le site de Casanare, le plus grand gisement jamais découvert depuis 20 ans dans l’hémisphère sud (aux pieds des Andes), en tant qu’opérateur principal pour le compte du gouvernement. La firme est le premier investisseur du pays. La guérilla intérieure possède avec BP une cible de choix pour faire pression sur le gouvernement avec lequel elle est en lutte depuis plus de 30 ans (attaques de pipelines, de derricks). En 1995, un accord de 3 ans pour un montant de 60 millions de dollars est donc signé entre British Petroleum et le ministère de la défense colombien. Il prévoit la mise à disposition d’un bataillon de 150 officiers, de 500 soldats et d’une unité mobile pour protéger et surveiller la construction du pipeline de 800 km destiné à évacuer le brut de BP jusqu’aux côtes carribéennes. BP fait de son côté appel à DSL, qui crée une filiale locale Defense System Colombie (DSC), pour former ses propres personnels et ceux qui sont mis à sa disposition par le gouvernement. Le contrat (70 millions de francs) consiste en un entraînement qui ressemble beaucoup plus à de la lutte anti-guérilla et antidrogue qu’à de la protection passive : les Colombiens sont formés à la technique américaine, éprouvée au Vietnam, du " draining the fish tank " qui consiste à frapper les sympathisants d’une guérilla pour en priver le soutien de la population locale. Quand des exactions sont commises sur la population locale, des paysans hostiles aux activités de BP sur leur environnement, on montre du doigt DSC. En juillet 1997, 34 paysans sont retrouvés morts dans la province de Guaviare (région de jungle au sud du pays) après un massacre qui a duré 5 jours et 4 autres à Miraflores le 18 octobre 1997 ; la population et les observateurs dénoncent l’implication de l’armée et de ses conseillers dans la torture et les meurtres de paysans accusés de collaborer avec la guérilla ou les trafiquants de coca. Daniel Bland, responsable d’une organisation de défense des droits de l’homme en Colombie, déclarera : " Dans tous les témoignages que nous avons reçus, toute forme de protestation contre les activités de BP entraîne systématiquement des persécutions et des menaces de mort chez les leaders. " La coopération entre BP et l’armée colombienne est très poussée puisque des hommes de BP ont transmis des photographies des meneurs et des synthèses de renseignement sur eux aux autorités compétentes. Les enquêtes révèlent que les mercenaires de DSL Colombie fournissent " une équipe d’entraînement pour une police secrète " qui n’a rien à voir avec la protection des champs pétrolifères de BP : un ex-conseiller de DSC déclarera que " l’entraînement a débuté en juin 1996 " et que la police colombienne avait été formée au " maniement des armes, au tir de type sniper et au combat en localité ". La police colombienne est pourtant une des structures les plus critiquée pour son action " anti-terroriste " et ses violations flagrantes des droits de l’homme. Le mercenaire poursuit en notant que les instructeurs portaient des uniformes de la police colombienne et que " les locaux étaient conscients [qu’ils] étaient des mercenaires (…) et que certains hommes venaient directement du Mozambique où DSL entraînait l’armée locale au combat anti-guérilla. C’était [en Colombie] une opération de mercenaires. " Alastair Morrisson, le président fondateur de DSL, a nié catégoriquement l’utilisation d’armes et d’uniformes de policiers locaux. Cette militarisation de l’exploitation des matières premières stratégiques tend à se développer dans le monde entier. EO, par l’entremise de Life Guard, protège depuis 1992 en Sierra Leone la compagnie Sierra Rutile - une joint venture entre Consolidated Rutile (Brisbane, Australie) et Nord Resources (Etats-Unis) - dont les mines avaient été occupées par le RUF. Brian Calver, managing director de Sierra Rutile, expliquera à Stan Correy, sur la Radio Nationale Australienne ABC, le 4 août 1996 : " EO a été très utile pour repousser le RUF et cela a mené à des élections. " Il poursuit en évoquant l’avenir minier pour les compagnies en Afrique. Pour lui, il passe par de " propres forces de sécurité armées " car " [je] pense que c’est un facteur réducteur de risque. Nous avons besoin d’avoir notre propre sécurité. " Executive Outcomes s’est fait une spécialité de cette protection des intérêts privés des compagnies minières et pétrolières : Sonangol, Gulf Chevron, Petrangol et Ranger Oil en Angola pour un montant total de 30 millions de dollars ; en Ouganda avec Saracen International pour le compte de Branch Mining ; Au Soudan, où les troupes gouvernementales protègent la société pétrolière canadienne Arakis ; au Nigeria, où Shell vend des armes en bonne intelligence au gouvernement pour assurer sa sécurité ; en Inde, où la police indienne protège Enron, une multinationale américaine d’extraction de gaz naturel, contre la subversion des paysans locaux ; dans la province d’Irian Jaya, où des troupes indonésiennes assurent la sécurité de Freeport McMoran l’opérateur de la plus grande mine d’or à ciel ouvert et ont tiré sur une manifestation qui avait menacé de bloquer l’entrée de la mine ; en Birmanie, où l’armée force des paysans locaux à travailler à la construction d’un pipeline pour l’évacuation du gaz extrait par Total et Unocal de Yadana à la mer d’Andaman ; en Bolivie, où l’occupation des mines d’or appartenant à la société canadienne Vista Gold par des mineurs et des indigènes qui protestaient contre les atteintes faites à l’environnement et leurs conditions de travail, a été réprimée dans le sang en décembre 1996, etc. La tendance devient systématique et permanente. Les gouvernements
profitent de la présence des firmes de sécurité au
service des compagnies étrangères stationnées dans
le pays pour améliorer la formation de ses forces au combat et/ou
au maintien de l’ordre. Le pays peut ainsi régler ses propres problèmes
intérieurs tout en protégeant ses revenus financiers largement
dépendants de l’exploitation des ressources par les opérateurs
privés. L’étude de ces pratiques montre aussi que les firmes
profitent de leur nébuleuse d’actionnaires et de participations
croisées dans des compagnies minières pour protéger
leurs propres intérêts économiques et pour obtenir
d’autres concessions en contrepartie de leurs services.
Les secteurs d’activités sont assez diversifiés et ils ne se limitent pas uniquement aux ressources naturelles : BTP, téléphonie, eau, électricité, banques, etc. Bien entendu, toute entreprise opérant dans un pays instable peut avoir recours aux mercenaires pour assurer sa sécurité ou pour faire pencher le cours d’un conflit interne en sa faveur. Ainsi, DSL se vante sur son site Internet d’avoir des clients aussi importants que Bechtel & Morrisson (deux géants du BTP américain), Paribas et le Crédit Lyonnais. Géolink, une société française de téléphonie par satellite, a engagé par l’intermédiaire de Fernand Wibaux et de la DST, des mercenaires serbes au Zaïre en décembre 1996. Une centaine de militaires serbes sous les ordres du colonel " Dominic Yugo " s’installent à Kisangani afin de prêter main forte aux militaires zaïrois fidèles à Mobutu qui s’apprêtait à lancer un appel d’offre pour couvrir le réseau téléphonique d’un des plus vaste pays d’Afrique. La demande de sécurité est donc très diversifiée. Elle provient des Etats, des organisations internationales intergouvernementales ou des ONG ainsi que des compagnies privées. Les services requis sont tout aussi différents selon le contractant et la situation du pays mais ils laissent apparaître un hiatus entre la fonction manifeste des firmes transnationales de sécurité et leur fonction latente. En effet, l’offre répond à des besoins militaires plus ou moins précis et plus ou moins avouables mais on constate une autonomie relative et une latitude d’action différenciée selon les firmes de mercenaires. La question étant de savoir si elles servent leurs intérêts, ceux de leur mandataire ou ceux de leur gouvernement d’accueil. Une analyse plus poussée des firmes, de leur origine et de leurs motivations est indispensable pour répondre à ces interrogations. |
| Ce panorama du secteur privé de l’assistance militaire et de
la sécurité permet de relativiser certaines idées
préconçues sur l’existence de cette forme nouvelle et " moderne
" de mercenariat.
Tout d’abord, les compagnies qui exercent ces activités ne travaillent pas uniquement pour des gouvernements légaux, comme les plaquettes d’informations et autres sites Internet le clament si catégoriquement. Les contrats conclus entre les firmes et les compagnies privées, notamment dans le domaine pétrolier et minier, ne relèvent pas de cette catégorie. Il s’agit ici de satisfaire aux demandes de protection d’acteurs commerciaux ce qui n’interdit pas nécessairement de mener des actions illégales ou peu scrupuleuses quand elles ne sont pas en contradiction avec des intérêts et la souveraineté des gouvernements qui accueillent ses investissements. De plus, les Etats contractants n’engagent pas les compagnies transnationales de mercenaires pour des tâches exclusivement légales : les opérations " antiterroristes " cachent souvent une répression armée de l’opposition interne à un pouvoir constitué, ce qui est différent. Enfin, certains contrats avérés ont été remplis au profit de gouvernements en exil (Ahmed Tejan Kabbah en Sierra Leone), ou après un choix subjectif dans un contexte de guerre civile. En Angola, les Sud-africains d’Executive Outcomes ont soutenu le gouvernement légal d’Edouardo Dos Santos contre la rebelle UNITA, que l’Afrique du Sud a toujours considéré comme légitime tant que mouvement de libération nationale. Le même dilemme entre la légitime résistance à l’oppression et la souveraineté légale d’un Etat, qui sont deux principes contradictoires reconnus par la Charte des Nations unies, s’est retrouvé au cours de la plupart des contrats : au Congo-Brazzaville où Lev’Dan a soutenu Pascal Lissouba contre Sassou N’Guesso ; au Zaïre où Executive Outcomes et Sandline International se sont rangés aux côtés de Mobutu contre Laurent-Désiré Kabila ; au Rwanda où EO semble avoir soutenu l’Armée Patriotique Rwandaise tutsie et au Soudan où elle est accusée de former les soldats chrétiens et animistes de John Garang (ALPS) contre un régime islamiste dictatorial. L’état actuel des réflexions concernant les activités des compagnies transnationales d’assistance militaire et de sécurité montre que l’on s’achemine vers la fin des tentatives interdiction et le début d’une réglementation dont le but est de contrôler et d’encadrer ces phénomènes. David Isenberg, dans un rapport publié par le Center for Defense Information de Washington qui fait autorité, suggère la création d’un registre international des firmes de mercenaires, comparable au registre des Nations unies sur les armes conventionnelles. Les entreprises devraient alors satisfaire à des conditions précises pour opérer en dehors de leur pays d’origine. Celles-ci relèveraient des dispositions des traités relatifs aux droits de l’homme, dont les protocoles de Genève, les lois de la guerre ainsi que la législation internationale sur les questions humanitaires, toujours selon l’analyste américain. Ce procédé de réglementation est soutenu par la plupart des pays exportateurs de main d’œuvre sécuritaire. Il s’apparente à la procédure américaine, étendue au niveau international. Dans cette optique et suite au scandale du coup d’Etat raté de Sandline International en Sierra Leone, le Foreign Office britannique tente actuellement de se doter d’un tel registre d’accréditation pour éviter les dérapages et les scandales provoqués par les firmes qui opèrent à partir de son territoire : chaque firme " anglaise " serait ainsi plus ou moins contrôlée à l’aune de sa conformité avec les dispositions légales en vigueur dans le pays. L’intense réflexion que mène la DIA américaine est révélatrice de cet état d’esprit. William Thom, le " Monsieur Afrique " du service de renseignement militaire US, organise tous les six mois un séminaire regroupant, outre les africains de la DIA, des représentants des sociétés privées de sécurité, des universitaires et des dirigeants d’entreprises et d’ONG. De la même façon, l’Institute of Security Studies (ISS) et le Canadian Council for International Peace and Security (CCIPS) ont organisé un colloque sur la privatisation de la guerre et la sécurité en Afrique, le 5 mars 1997 à Pretoria. La privatisation de l’assistance militaire et les activités d’exportation des sociétés privées transnationales de sécurité vont vraisemblablement être l’objet d’un processus de tri et d’accréditation sur le plan juridique national – chaque pays réglementant les compagnies qui sont sur son sol – et l’émergence d’une acceptation internationale pourrait se matérialiser par des conventions ou des licences délivrées par les Nations unies. Mais l’enregistrement des firmes dans des paradis fiscaux ou dans des pays qui ne se seraient pas dotés d’une législation contraignante laisserait encore vacant le marché de l’assistance militaire peu avouable et les activités traditionnelles des mercenaires, pour le plus grand intérêt des Etats pilotes, des compagnies d’extraction de matières premières stratégiques et pour les pays instables demandeurs. La prophétie des époux futurologues, Alvin et Heidi Toffler,
se réaliserait alors pour ouvrir la voie d’un maintien de la paix
d’un nouveau genre et sans doute d’une nouvelle ère dans les relations
internationales et stratégiques.
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